A Child’s Guide to Good and Evil
A Child’s Guide to Good and Evil, The WEST COAST POP ART EXPERIMENTAL BAND (1968) : Le guide psych le plus étrange jamais sorti de Los Angeles
Il y a des noms de groupes qui sont des programmes. The West Coast Pop Art Experimental Band : la côte Ouest, le pop art de Warhol, l’expérimentation sonore, et le mot « band » qui vient tout ramener à la réalité d’un groupe de musiciens qui montent sur scène et qui jouent. C’est à la fois une déclaration d’intentions et une promesse. Et A Child’s Guide to Good and Evil, sorti en mai 1968 sur Reprise Records, est l’album qui tient cette promesse avec une générosité chaotique, une liberté de ton qui ne ressemble à rien d’autre dans la production discographique de cette année pourtant exceptionnellement fertile. Los Angeles, 1968. Pendant que les Doors sèment la panique dans les théâtres, que la Mamas and the Papas se déchirent et que les Beach Boys tentent de survivre à l’échec commercial de Pet Sounds, un trio formé de Bob Markley, Shaun Harris et Ron Morgan enregistre l’un des disques les plus dérangés et les plus fascinants de l’ère psychédélique.

Quatorze chansons sur le bord du précipice
C’est le quatrième album du groupe, officiellement labellisé « Volume 3 » dans leur discographie particulière, et il contient quatorze chansons en trente-huit minutes. A cette cadence, les idées s’enchaînent sans respirer, passant de la ballade folk acidulée au garage-rock nerveux en l’espace de quelques secondes, comme si le groupe avait décidé d’emballer toute l’expérience musicale de la côte Ouest en un seul objet compact et légèrement déflagrant. Bob Markley, dont la présence dans le groupe devait plus au financement qu’au talent musical, apporte néanmoins quelque chose d’indéfinissable : une naïveté désarmante, une façon de chanter comme si toutes les notes étaient également bonnes, qui contribue paradoxalement à l’atmosphère unique de l’ensemble. Shaun Harris, le vrai musicien du trio, et Ron Morgan à la guitare, construisent autour de lui des arrangements pop-psych qui oscillent constamment entre la comptine pour enfants et le cauchemar de fin de soirée.
Le titre de l’album est parfait : c’est bien un guide de bonne conduite pour enfants, mais vu à travers le prisme déformant d’une Amérique qui a pris trop d’acide. Les paroles jouent avec les conventions morales, les mélodie sont parfois presque innocentes, et puis au détour d’un couplet, il y a quelque chose de plus sombre, une inquiétude sourde qui court sous la surface ensoleillée du son. Des chansons comme « Smell of Incense », qui devient l’un des morceaux les plus connus du groupe grâce à sa reprise par le groupe Southwest F.O.B., ou « I Won’t Hurt You », ballade d’une douceur troublante, montrent que le groupe est capable de moments de grâce pure quand il le souhaite. Mais c’est dans les moments de franche déstabilisation que le disque révèle sa vraie nature : un artefact psychédélique qui assume pleinement ses contradictions, qui refuse de choisir entre la beauté et la laideur, entre la pop et l’expérimentation. La scène de Los Angeles en 1968 était un terrain d’expérimentation fertile et parfois irresponsable. The West Coast Pop Art Experimental Band en est peut-être l’expression la plus intègre, parce qu’ils n’avaient aucun intérêt commercial particulier à préserver et aucune image de marque à défendre.
« Cet album sonne de manière tout aussi séduisante dans sa propre façon, avec un équilibre de chansons pop directes et de dérapages expérimentaux qui s’alignent parfaitement avec le nom du groupe. » AllMusic
Le groupe se séparera peu après la sortie de cet album, laissant derrière lui une discographie courte mais cohérente qui commence à être réévaluée depuis les années deux mille par les collectionneurs de psychédélisme américain et les amateurs de rarités pop. Les crates-diggers du monde entier se disputent aujourd’hui les pressages originaux de Reprise, et les rééditions CD et vinyle publiées par Sundazed Music ont permis à plusieurs générations nouvelles de découvrir ce trésor enfoui. Il y a une scène alternative californienne des années quatre-vingt-dix, des Pavement aux Sebadoh, qui doit peut-être quelque chose à cette façon désinvolte de brouiller les pistes entre artisanat et accident heureux.
Ce que l’on retient surtout de A Child’s Guide to Good and Evil, c’est sa liberté radicale. Ici, personne ne cherche à ressembler aux Beatles, aux Rolling Stones ou aux Byrds. Personne ne court après un hit-single ou une place dans les charts. Le groupe fait exactement ce qu’il veut, avec les moyens qu’il a, dans la direction qui lui semble juste à ce moment précis. Cette liberté a un prix, celui de l’inégalité et parfois de l’échec franc, mais elle produit aussi des moments d’une authenticité que la musique calculée ne peut pas atteindre. Dans un monde de plus en plus dominé par les algorithmes et les stratégies de streaming, c’est peut-être la vertu la plus précieuse que peut nous enseigner ce vieux disque de 1968.
Plus de The WEST COAST POP ART EXPERIMENTAL BAND
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration

