1968 Album

Up the Junction

par MANFRED MANN

4,0
Sortie 1968

Up the Junction, MANFRED MANN (1968) : la bande originale de l’Angleterre ouvrière en pleine tourmente

En 1968, le cinéma britannique est encore profondément marqué par le courant dit « kitchen sink », ce réalisme social qui filme les cuisines de la classe ouvrière, les rues de brique rouge de Battersea et de Clapham, les destins ordinaires et souvent tragiques de ceux que le Swinging London a oubliés sur le chemin. Peter Collinson adapte le livre de Nell Dunn Up the Junction, paru en 1963, récit autobiographique de la vie dans le sud de Londres, avec ses avortements clandestins, ses violences domestiques, ses rêves étouffés. Et pour habiller musicalement tout cela, Paramount Pictures choisit Manfred Mann. Ce groupe de jazz-pop sophistiqué, habitué aux hits radios comme « Do Wah Diddy Diddy » et « The Mighty Quinn », se retrouve à composer la musique de l’Angleterre qui souffre. Le résultat est inattendu, bouleversant, et absolument mémorable.

Manfred Mann Up the Junction soundtrack album cover 1968

Mike Hugg et Manfred Mann composent l’Angleterre des sans-voix

La bande originale de Up the Junction est principalement l’oeuvre du batteur et compositeur Mike Hugg, qui signe la musique en collaboration avec le leader du groupe, Manfred Mann lui-même, dans la vie civile Michael Lubowitz, pianiste de jazz sud-africain arrivé en Angleterre en 1961. L’album sorti en 1968 contient treize chansons, dont seulement quatre sont des titres chantés, le reste étant des instrumentaux qui constituent les variations et les thèmes principaux de la bande originale. Cette économie de moyens est en réalité une force : la musique colle au film sans jamais l’étouffer, respire avec les personnages, s’efface quand il le faut et prend toute la place quand les images ont besoin d’elle.

Le thème principal, « Up the Junction », est un morceau folk-pop d’une mélancolie particulière, quelque chose entre les deux, entre la chanson de rue et la complainte classique. Il y a dans la voix de Paul Jones, chanteur du groupe qui interprétera les titres vocaux, une fragilité convaincante, une humanité qui convient parfaitement aux personnages de Nell Dunn, ces femmes qui résistent avec les seules armes dont elles disposent : l’humour, la solidarité, l’amour. La version originale mono sortie au Royaume-Uni sur label Fontana dans son magnifique format gatefold matte flipback est aujourd’hui un objet de collection d’une valeur considérable, preuve que la beauté trouve toujours ses amateurs.

Le film lui-même, avec Dennis Waterman, Suzy Kendall et Adrienne Posta, est une oeuvre courageuse qui parle de ce dont personne ne voulait parler dans le cinéma populaire britannique : l’avortement illégal, la pauvreté héréditaire, la violence ordinaire. Manfred Mann aurait pu composer une musique de fond indifférente, fonctionnelle, jetable. Ils ont choisi la voie de l’engagement artistique, de la musique qui comprend ce qu’elle accompagne. Un choix qui rend cet album rare et précieux dans leur discographie.

« The Manfred Mann soundtrack is surprisingly bittersweet, the film comes out as a sort of stealth populist film, full of brassy sisterhood. » (Andrew Darlington, critique de cinéma)

Ce qui est fascinant dans Up the Junction, c’est la rencontre entre un groupe de pop sophistiquée et un sujet de classe ouvrière brutale. Manfred Mann n’est pas The Kinks avec leur empathie instinctive pour les marginaux, ni les Animals qui sortaient de Newcastle avec la suie dans les poumons. Ils viennent d’ailleurs, ils regardent de l’extérieur. Mais ils regardent avec des yeux ouverts et une sensibilité musicale exceptionnelle. Et parfois, le regard de l’étranger est le regard le plus honnête.

Up the Junction n’est pas le disque le plus connu de Manfred Mann. Il n’y a pas ici les tubes qui ont assuré leur fortune commerciale. Mais c’est peut-être leur album le plus sincère, le plus courageux, celui où ils ont accepté de sortir de leur confort pop pour aller vers quelque chose de plus grand qu’eux. Dans une discographie riche, c’est ce genre de prise de risque qui fait les grandes oeuvres durables.

La note des passionnés

4,0 /5

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Up the Junction