Child Is Father to the Man
Child Is Father to the Man, Blood, Sweat & Tears (1968) : le jazz-rock est né dans un éclair de génie
Al Kooper est l’un des personnages les plus importants et les plus obstinément méconnus du rock des années 60. Claviériste autoproclamé sur Like a Rolling Stone de Dylan en 1965 (il s’est installé à l’orgue Hammond sans y être invité et a joué le riff qui a changé la face de la musique populaire), fondateur des Blues Project, touche-à-tout de génie et provocateur né, il crée en 1968 Blood, Sweat & Tears, un groupe révolutionnaire qui mélange le rock, le jazz, le blues et la musique classique avec des cuivres, des bois et une ambition démesurée qui frôle la mégalomanie. Child Is Father to the Man, le premier et seul album avec Kooper aux commandes, est son chef-d’oeuvre absolu, le disque que tous les musiciens de jazz-rock citent comme fondateur.

Le jazz rencontre le rock dans un bar de New York
L’idée de Kooper est à la fois simple et révolutionnaire : prendre une section de cuivres digne d’un big band jazz, avec trompettes, trombones et saxophones, et l’intégrer organiquement dans un groupe de rock électrique. Le résultat sur des morceaux comme I Love You More Than You’ll Ever Know, blues épique de onze minutes avec des cuivres somptueux qui enveloppent la voix de Kooper, est une fusion naturelle et fluide qui ouvre un territoire musical entièrement nouveau, inexploré, vertigineux de possibilités.
Je voulais entendre des trompettes dans le rock. Personne n’osait le faire. Tout le monde disait que c’était impossible, que les deux mondes ne pouvaient pas se mélanger. Alors je l’ai fait moi-même.
My Days Are Numbered est un rock nerveux ponctué de trompettes éclatantes. I Can’t Quit Her est un blues-rock avec des arrangements de cuivres dignes de Quincy Jones dans ses meilleurs jours. Meagan’s Gypsy Eyes explore des territoires psychédéliques avec harpe et cordes. L’ambition de chaque morceau est encyclopédique.
Fun fact ironique et cruel : Kooper sera éjecté du groupe par les autres membres après ce premier album, remplacé par le chanteur canadien David Clayton-Thomas à la voix plus commerciale. BS&T version 2 vendra des millions de disques et gagnera des Grammy. Mais les vrais connaisseurs savent que le premier album, celui de Kooper, reste le seul vrai chef-d’oeuvre du groupe, le seul qui compte vraiment.
L’enfant est père de l’homme. Le titre, emprunté au poète romantique Wordsworth, résume l’ambition de Kooper : retrouver l’innocence créative de l’enfance dans un cadre musical adulte et sophistiqué. Mission accomplie avec cet album magnifique et trop oublié qui reste le modèle indépassable du jazz-rock intelligent et passionné.
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