Greatest Hits
Blood Sweat and Tears, 1972. La compilation « Greatest Hits » arrive comme un bilan d’une époque : celle où le jazz, le rock et la musique pop pouvaient se fondre en un son accessible et ambitieux à la fois. Le groupe est à ce moment-là à un carrefour, mais les chansons rassemblées ici racontent une histoire différente, celle d’un élan créatif qui a transformé la musique populaire américaine à la fin des années soixante.
L’origine de Blood Sweat and Tears est une insatisfaction productive. Al Kooper, claviériste et compositeur qui avait joué sur « Like a Rolling Stone » de Dylan et cofondé les Blues Project, voulait créer quelque chose de plus ambitieux que le rock de son époque. Une formation avec des cuivres, une section rythmique rock, une ouverture aux harmonies jazz. Il fonde BS&T en 1967 avec quelques-uns des meilleurs musiciens de session de New York. Le premier album, « Child Is Father to the Man », sort en 1968. C’est Kooper qui chante, qui compose, qui dirige. C’est lui qui impose la vision.
Et puis Kooper part. Désaccords créatifs, tensions avec le label Columbia. La suite paraît catastrophique : qui peut remplacer le fondateur d’un groupe dont la vision est si fortement individuelle ? La réponse s’appelle David Clayton-Thomas, chanteur canadien d’origine britannique, dont la voix puissante et dramatique transforme complètement le projet. Sous sa direction vocale, BS&T devient plus pop, plus accessible, et surtout plus commercial.
« Spinning Wheel » est la chanson qui résume parfaitement cette transformation. Elle part d’une structure de comptine, d’une mélodie circulaire hypnotique, et la soumet à un traitement de jazz-rock qui la rend irrésistible. Les cuivres de Lew Soloff, Dick Halligan, Jerry Hyman et Fred Lipsius forment une section aussi précise qu’un orchestre de chambre et aussi puissante qu’une fanfare de Nouvelle-Orléans. Clayton-Thomas chante avec cette urgence particulière des grandes voix soul, et le morceau devient le symbole de ce que le groupe fait de mieux.
« And When I Die », reprise de Laura Nyro, est une autre revelation. La chanson originale de Nyro était folk et intime. BS&T en fait quelque chose d’immense, un gospel-rock avec des arrangements cuivres qui semblent vouloir soulever le toit de Carnegie Hall. Clayton-Thomas livre une performance vocale d’une intensité difficile à ignorer. On l’entend, on le ressent dans la poitrine, et c’est exactement ce que la musique est supposée faire.
« You’ve Made Me So Very Happy » est la troisième grande charte du groupe, une reprise de Brenda Holloway et Berry Gordy Jr. dont la version soul originale était excellente. BS&T l’amplifie, l’orchestre, la soumet à leur traitement particulier, et en fait quelque chose de nouveau tout en respectant l’original. C’est l’art de la reprise : ne pas se contenter d’imiter, ne pas trahir non plus, mais transformer avec respect.
« Hi-De-Ho (That Old Sweet Roll) » montre la face plus jazzy et plus jouasse du groupe. L’emprunt à Cab Calloway est évident, revendiqué même, et le groupe s’amuse visiblement avec cette lignée de swing new-yorkais. C’est une chanson de fête, légère et efficace, qui démontre que BS&T ne cherche pas seulement les grands formats dramatiques mais sait aussi danser quand il le faut.
La compilation rassemble également « God Bless the Child » dans une version magnifique de ce standard de Billie Holiday, et « Lucretia MacEvil », composition de Clayton-Thomas qui montre qu’il sait aussi écrire pour le groupe, pas seulement chanter les compositions des autres.
Blood Sweat and Tears a ouvert une voie que beaucoup d’autres ont empruntée : Chicago (alors simplement Chicago Transit Authority), Tower of Power, Chase, Dreams. Tous ces groupes à cuivres qui ont fleuri dans les années soixante-dix doivent quelque chose à la synthèse entre rock et jazz que BS&T a osé mettre en musique. Cette compilation de 1972 est le meilleur point d’entrée dans une oeuvre qui mérite d’être redécouverte.
La question qu’on peut se poser aujourd’hui est celle de la durabilité. « Spinning Wheel » est passée à la radio pendant des décennies. « And When I Die » reste une chanson reconnaissable par quiconque a vécu les années soixante-dix en Amérique. Ces morceaux ont survécu à leur époque, ce qui est la définition exacte d’un classique. Blood Sweat and Tears n’a pas inventé le jazz-rock, ils l’ont rendu populaire. Et c’est un mérite considérable.
Il faut mentionner également la dimension live du groupe, qui était exceptionnelle. Les concerts de Blood Sweat and Tears dans les années 1968-1972 étaient des événements : huit, neuf musiciens sur scène, les cuivres s’affrontant à la guitare électrique, David Clayton-Thomas portant l’ensemble de sa voix puissante. Woodstock, où le groupe s’est produit en août 1969, avait mis en lumière cette capacité à faire brûler une grande foule avec la sophistication jazz. La compilation de 1972 cristallise cet héritage pour les nouvelles générations d’auditeurs qui n’avaient pas été là.
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