Get Ready, Rare Earth (1969) : Motown a l’heure du rock
La Motown Records de Berry Gordy est, en 1969, la maison de disques noire la plus puissante et la plus influente du monde. Detroit Machine. La chaine de montage du son. Une usine a hits dont les produits, Marvin Gaye, Stevie Wonder, Diana Ross and the Supremes, les Temptations, les Four Tops, transforment la musique populaire americaine depuis dix ans. Et puis voila que Gordy decide de signer un groupe de rock blanc. Rare Earth. Un groupe qui joue du rock psychedelique et progressif, dont le son n’a rien a voir avec la soul sophistiquee et les harmonies impeccables qui ont fait la reputation de la maison. Rare Earth Records, le sous-label cree specifiquement pour accueillir ce groupe, est la premiere concession de Motown au rock blanc. Et Get Ready, premier album du groupe sorti en 1969, est la demonstration que cette concession peut produire quelque chose d’authentique et de puissant.
Rare Earth vient de Detroit, ce qui les place d’emblee dans un contexte musical specifique. Detroit en 1969, c’est le MC5, c’est les Stooges, c’est une scene rock underground qui croit au volume et a la confrontation. Mais Detroit, c’est aussi Motown, c’est la soul music, c’est une tradition de grooves syncopees et de voix puissantes qui impregnent l’air de la ville depuis le debut des annees 60. Rare Earth est au carrefour de ces deux traditions : trop rock pour la Motown classique, trop soul pour le underground garage. Ils occupent un espace intermediaire qui leur est propre et dont Get Ready est la premiere cartographie sonore de cet espace inede et fertile.

Get Ready : dix-sept minutes de groove progressif
La chanson titre, « Get Ready », est originellement une composition de Smokey Robinson, ecrite et enregistree par les Temptations en 1966. Dans la version de Rare Earth, elle dure dix-sept minutes et trente-cinq secondes. Pour un single de Motown, c’est une provocation deliberee. Pour un groupe de rock progressif avec des racines soul, c’est la chose la plus naturelle du monde : prendre une chanson, l’ouvrir, l’explorer, lui permettre de respirer et de grandir bien au-dela de ses dimensions originales. Peter Hoorelbeke, le batteur, tient le groove pendant tout ce temps avec une endurance et une precision qui font penser aux grands batteurs de jazz autant qu’aux rockers. La guitare de John Persh tisse ses solos dans l’espace laisse par la structure harmonique de Robinson. La voix de l’ensemble cherche l’extase, pas la perfection.
Cette version de « Get Ready » est le document le plus revelateur de ce que Rare Earth peut faire quand il se laisse aller. Le groupe transforme une chanson pop de trois minutes en une experience musicale totale, une exploration qui montre ce que la forme longue peut apporter a la musique populaire. Ce n’est pas du jazz, ce n’est pas du rock progressif au sens europeen du terme, ce n’est pas de la soul classique. C’est du Rare Earth : un hybrid americain qui prend le meilleur de toutes ses influences et en fait quelque chose de nouveau et de specifiquement detroitien, ancre dans les rues et les clubs d’une ville qui vit et souffre simultanement.
Le reste de l’album est moins spectaculaire mais toujours interessant. Rare Earth sait ecrire des chansons, pas seulement improviser dessus. Leur sens de la melodie et de l’harmonie, herite de la tradition Motown dans laquelle ils baignent depuis leurs debuts, leur donne une qualite pop qui equilibre les ambitions plus experimentales des longues pieces. C’est un groupe qui peut etre accessible et ambitieux dans le meme album, ce qui est plus difficile qu’il n’y parait et ce que peu de groupes de l’epoque reussissent avec autant de naturel et d’evidente conviction.
Le succes commercial de Rare Earth sera considerable dans les annees 70, avec plusieurs hits au Billboard 100. Ils deviendront l’un des groupes les plus joues sur la radio AM americaine, ce qui est a la fois une reconnaissance et une limitation. Le Get Ready de debut, avec ses ambitions progressives et sa duree excessive, cede progressivement la place a des albums plus calibres pour la radio. Mais cet album fondateur reste le document le plus authentique de ce que le groupe etait vraiment avant que l’industrie n’ait son mot a dire sur la forme et la duree de leur musique. Un debut genereux, passionne, et pleinement americain.
La place de Rare Earth dans l’histoire de la Motown merite qu’on s’y arrete. Pendant toute la premiere decennie de son existence, Motown a ete une maison de disques noire qui produisait de la musique soul et rhythm and blues pour un public noir et blanc. Berry Gordy avait compris tres tot que la soul pouvait etre vendue au public blanc americain sans pour autant perdre son authenticite, que « crossover » n’etait pas synonyme de trahison. Mais signer un groupe de rock blanc, avec des instruments electriques et des solos de guitare distortionnee, etait une etape supplementaire, une reconnaissance que le marche musical americain de 1969 n’etait plus divisible en segments ethniques etanches. Rare Earth est le symbole de cette evolution, le signal que Motown reconnaissait la realite demographique de son epoque : une jeunesse americaine blanche et noire qui ecoutait les memes disques, frequentait les memes concerts, se retrouvait dans les memes valeurs musicales. L’experience de Rare Earth sous le label Motown sera commercialement reussie et artistiquement feconde, prouvant que Berry Gordy avait raison de parier sur ce groupe et sur ce son.
« Rare Earth a eu le courage de prendre une chanson de Motown et d’en faire dix-sept minutes de rock. Berry Gordy aurait pu etre en colere. Il a signe le cheque. » (Dave Clark)
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