Time Has Come Today
The Chambers Brothers, Time Has Come Today (1967): L’horloge psychédélique sonne pour tous
Le 16 août 1967, à 3h17 du matin, dans un studio de New York, quatre frères originaux de Lee County, Mississippi, enregistraient une version de onze minutes d’un morceau qu’ils avaient déjà sorti en single. Le morceau s’appelait Time Has Come Today. Quand Columbia Records entend la maquette, les responsables marketing ont une réaction prévisible: trop long, trop bizarre, trop noir, trop psychédélique. Pas assez commercial. Sortez-nous une version courte. Et les Chambers Brothers, avec la politesse de ceux qui savent qu’ils ont raison, obtempèrent pour le single, mais gardent la version longue pour l’album. Ils avaient raison. Cette décision est l’une des plus intelligentes de l’histoire du rock.
Les Chambers Brothers, c’est d’abord une histoire de famille au sens le plus littéral du terme. Lester, Willie, George et Joe Chambers ont grandi dans une famille de fermiers du Mississippi profond, ont chanté dans les choeurs gospels baptistes dès leur plus jeune âge, ont migré vers Los Angeles dans les années 50 comme des centaines de milliers d’Afro-Américains du Sud, et ont atterri dans la scène folk de Californie du début des années 60. Ils y ont rencontré Pete Seeger, ont joué au Newport Folk Festival, ont ajouté un batteur blanc, Brian Keenan, à leur formation, et sont devenus l’un des groupes les plus fascinants de leur époque.
Gospel, blues et acide lysergique
Ce qui rend les Chambers Brothers uniques dans le paysage de 1967, c’est leur capacité à synthétiser des influences apparemment irréconciliables. Le gospel noir du Mississippi, le blues électrique de Chicago, le folk protest de Greenwich Village, la soul de Memphis et la psychédélie californienne. Ces cinq continents musicaux coexistent sur Time Has Come Today avec une aisance qui tient du miracle, comme si tous ces styles avaient toujours été destinés à se rencontrer dans une chanson de onze minutes avec une horloge qui tique et des effets de phaser qui font tourner la tête.
« Nous avons grandi avec le gospel et Dieu. Et puis nous avons découvert que Dieu pouvait aussi avoir de longs cheveux et une guitare électrique. » , Lester Chambers
L’album éponyme, sorti en novembre 1967, contient en plus du morceau titre des perles comme I Can’t Stand It, une montée en tension R&B qui vire au chaos psychédélique dans sa deuxième moitié, et Uptown, un blues urbain joué avec une électricité palpable. Willie Chambers est le guitariste principal, un six-cordes dont le style emprunte autant à B.B. King qu’à Jimi Hendrix (qui était, soit dit en passant, un ami personnel du groupe et venait traîner à leurs répétitions). George Chambers à la basse est le rocher sur lequel tout repose, un musicien discret mais irremplaçable.
La version longue ou la mort
Parlons de cette version longue de Time Has Come Today. Onze minutes. En 1967, c’est une provocation. La durée maximum d’un single était de trois minutes et quelques, et même les artistes les plus expérimentaux ne dépassaient guère les sept ou huit minutes sur album. Les Chambers Brothers brisent ce plafond de verre avec une désinvolture qui cache en réalité une intention très précise: créer un morceau qui soit une expérience totale, un voyage complet, avec un début, un milieu et une fin, comme un film court ou une courte nouvelle.
La structure du morceau est à la fois simple et géniale. Un riff de basse obsédant, une guitare qui monte progressivement, une voix de gospel qui appelle ses frères et soeurs, et cette horloge, ce tic-tac mécanique qui ponctue le morceau comme un métronome de l’apocalypse. Puis les effets psychédéliques s’accumulent: le phaser, le delay, les distorsions qui transforment les voix en spectres. Et finalement, un retour au groove original, mais changé, transformé par le voyage accompli. C’est la structure d’un trip à l’acide lysergique, avec ses phases d’ascension, de climax et de retour au réel.
Le contexte politique est impossible à ignorer. Nous sommes en 1967. Le mouvement des droits civiques est en pleine transformation, du marching peacefully au black power. Detroit et Newark brûlent. Martin Luther King parle de pauvreté et de guerre du Vietnam. Et des frères noirs du Mississippi chantent que « le temps est venu aujourd’hui » avec une urgence qui n’a rien de métaphorique. Time Has Come Today est une chanson de liberté dans la tradition la plus ancienne du gospel afro-américain, mais amplifiée par les watts et les distorsions du rock électrique.

Le fun fact le plus poignant: Lester Chambers, le frère survivant qui continue à se produire aujourd’hui, a déclaré en interview que le morceau a une signification personnelle infiniment profonde. La famille Chambers avait connu la ségrégation, les panneaux « Whites Only », les humiliations quotidiennes du Jim Crow South. Quand Lester chante « time has come today », il pense à tous les Chambers qui ont dû attendre. Et cette attente, cette urgence accumulée sur des générations, s’entend dans chaque inflexion de sa voix.
Cet album n’a jamais eu le succès commercial qu’il méritait, partiellement à cause de sa nature hybride (trop noire pour les radios blanches, trop blanche pour les radios noires, trop psychédélique pour les puristes soul, trop soul pour les puristes rock), mais son influence a filtré dans des décennies de musique. Sly Stone les adorait. Funkadelic a emprunté leur mélange gospel/rock. Les Loop Guru les ont samplés. Et Time Has Come Today reste l’une des chansons les plus jouées dans les compilations des sixties, reconnaissable à ses deux premières notes par n’importe quel amateur de rock digne de ce nom. Le temps est effectivement venu. Il ne repart jamais tout à fait.
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