1971 Album

All Day Music

par WAR

4,0
Sortie 1971
Artiste WAR
Genres funk · latin rock · soul

En 1971, une bande de musiciens de Long Beach, Californie, est en train d’inventer quelque chose que personne n’a encore su nommer. Ce ne sera ni le funk pur de James Brown, ni le soul de Stax, ni le rock de ses voisins de la côte. Ce sera War, et leur son sera tout cela à la fois, et autre chose encore. All Day Music, sorti en novembre 1971 sur United Artists Records, est leur quatrieme album, et celui par lequel le grand public va enfin les découvrir. Surtout grâce à un titre qui va devenir un classique absolu: Slippin’ Into Darkness.

Pochette de All Day Music de War
All Day Music, 1971

War est un groupe à nul autre pareil dans l’histoire du rock americain. Sept musiciens, sept tempéraments, une seule âme collective. Howard Scott à la guitare et aux percussions. B.B. Dickerson à la basse. Lonnie Jordan à l’orgue et au piano. Harold Brown à la batterie. Papa Dee Allen aux congas et bongos. Charles Miller à la flûte et aux saxophones. Et Lee Oskar, immigrant danois débarqué à New York avec un harmonica et un reve, qui apporte à ce melting-pot californien une couleur unique, immédiatement reconnaissable. Tout le monde chante. Tout le monde joue des percussions. La frontière entre soliste et section rythmique n’existe pas. C’est une démocratie musicale absolue.

La Californie dans les veines

L’album a été enregistré dans deux studios emblématiques: Wally Heider’s Studio 3 à San Francisco, et Crystal à Los Angeles. Les producteurs Jerry Goldstein et Chris Huston, en collaboration avec le groupe lui-meme, ont capturé quelque chose d’essentiel: la chaleur de l’asphalte californien par une nuit d’été, le rythme lent et hypnotique d’une communauté qui refuse de se presser. War produit une musique qui prend son temps, parce que le temps, justement, c’est ce dont elle parle.

Le titre d’ouverture, All Day Music, donne le ton en quatre minutes. Une introduction paisible, presque méditatrice, qui pose les bases du son War: la flûte de Miller serpente sur un riff de basse obsédant de Dickerson, la voix collective du groupe reprend un refrain simple mais souverain. C’est de la musique qu’on peut écouter « all day », toute la journée, sans jamais se lasser. Le titre suivant, Get Down, enfonce le clou avec ses quatre minutes de groove implacable. Puis vient That’s What Love Will Do, sept minutes qui explorent les nuances du soul progressif avec une patience et une profondeur qui n’appartiennent qu’à War.

La face B s’ouvre sur Nappy Head (Theme from Ghetto Man), six minutes d’une méditation urbaine sur la vie dans les quartiers populaires americains, traitée sans misérabilisme mais avec une lucidité et une poésie qui témoignent de l’intelligence sociale du groupe. Et puis il y a Slippin’ Into Darkness, sept minutes qui vont changer la destinée de War.

Slippin’ Into Darkness, la chanson qui a tout changé

Slippin’ Into Darkness est l’un de ces morceaux qui semblent avoir toujours existé. Un riff de basse hypnotique, un motif de guitare lancinant, la flûte et l’harmonica qui dialoguent dans l’ombre, et cette voix collective qui chante quelque chose de simple, de profond, et d’universel à la fois. La chanson parle d’une descente, d’un glissement progressif vers les ténèbres, et sa structure musicale incarne cette idée avec une précision troublante: on glisse avec elle, imperceptiblement, jusqu’à se retrouver quelque part qu’on n’avait pas prévu.

Sorti en single en novembre 1971, Slippin’ Into Darkness a passé vingt-deux semaines sur le Billboard Hot 100, atteignant la 12e place du classement R&B americain et la 16e place du pop chart en 1972. Ce score de vingt-deux semaines est remarquable: ce single a tenu le palmarès aussi longtemps que « Nice to Be With You » de Gallery, qui établissait un record cette année-là. Le disque est certifié or. War a son hit, et avec lui, une visibilité nationale qu’aucun de leurs albums précédents ne leur avait offerte.

L’album se referme sur Baby Brother, sept minutes trente-huit de groove live, enregistré au Hollywood Bowl le 30 juin 1971 lors du concert appelé le « United Artists 99 Cent Spectacular ». Cette décision d’inclure un enregistrement live dans un album studio dit tout sur l’état d’esprit du groupe: War ne fait pas la différence entre la scène et le studio. C’est la meme énergie, la meme communion, la meme intensité. La chanson sera plus tard retravaillée et réenregistrée pour l’album Deliver the Word en 1973, sous le titre Me and Baby Brother.

La critique de l’époque a reconnu quelque chose de singulier dans cet album. Robert Christgau, le pape de la critique rock americaine, lui a attribué la note B+, soulignant que le « slow groove » du groupe possédait « une profondeur de caractère séduisante. » Il notait avec justesse que les musiciens de War s’exprimaient personnellement à travers leurs instruments d’une façon que peu de groupes rock atteignaient: « leurs chants disent souvent plus que ce qu’on appelle la poésie du rock. » AllMusic a de son côté accordé quatre étoiles et demie à l’album. Le consensus est là: All Day Music est un grand disque.

Ce qui rend War unique, c’est cette capacité à dissoudre toutes les frontieres stylistiques sans jamais perdre son identité propre. Lee Oskar, né au Danemark, apporte une couleur blues-folk nordique à un groupe afro-americain de Californie. Le résultat est une musique qui n’appartient à aucune case, et qui pourtant sonne immédiatement comme appartenant à tout le monde. Le critique George Clinton (pas le musicien, mais il aurait adoré) aurait pu parler de musique du peuple pour le peuple. War a toujours été ça: une bande de frères qui jouaient pour que les gens dansent, rient, pleurent et refléchissent, souvent en meme temps.

All Day Music est un album qui mérite une écoute à la hauteur de son titre: du matin jusqu’au soir, dans la chaleur d’un après-midi californien, avec le son du voisinage qui entre par les fenetres ouvertes. War ne vous demande pas de vous concentrer. War vous demande juste de laisser entrer la musique et de voir ce qu’elle fait de vous. Cinquante ans après, la réponse est toujours la meme: elle vous rend heureux, et ça, c’est rare.

La note des passionnés

4,0 /5

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