Tower of Power
par TOWER OF POWER
Tower of Power, 1973. Ce groupe de soul funk d’Oakland en Californie publie son troisième album studio et avec lui la chanson qui va définir son identité pour les décennies à venir : « What Is Hip? », une question rhétorique posée avec une assurance musicale totale et une section de cuivres d’une précision et d’une puissance qui font immédiatement comprendre que la question est en réalité une déclaration : Tower of Power, c’est hip.
Emilio Castillo est le fondateur et le saxophoniste ténor du groupe, mais Tower of Power n’est pas un groupe d’un seul homme. C’est une machine collective dont chaque membre est un instrumentiste d’exception. La section de cuivres, avec Mic Gillette à la trompette et au trombone, Greg Adams à la trompette, et Castillo au sax, est unanimement considérée comme l’une des meilleures sections de cuivres du funk et du soul américains.
Lenny Williams arrive comme chanteur principal pour cet album, remplaçant Rick Stevens. C’est un changement crucial : Williams a une voix d’une puissance et d’une expressivité remarquables, capable de changer de registre en milieu de phrase avec une aisance qui trahit une formation dans le gospel. Cette voix, combinée à la section rythmique et aux cuivres du groupe, crée un son Tower of Power plus complet et plus percutant que jamais.
« What Is Hip? » commence par une introduction de batterie de David Garibaldi qui est devenue l’un des riffs de caisse claire les plus cités dans l’histoire du funk. Garibaldi joue avec une precision absolue, chaque accent à sa place exacte, mais sans jamais perdre ce swing, cette qualité humaine qui distingue un grand batteur d’une machine à mesurer le temps. Il groove. La définition de « groover » dans n’importe quel dictionnaire de musique funk devrait inclure son nom.
La ligne de basse sur « What Is Hip? » est une autre leçon magistrale dans l’art de servir une chanson. Francis Rocco Prestia joue ce qu’on appelle le « 16th note funk bass », une technique qui consiste à jouer en permanence des doubles croches mais en dosant les accents de façon à créer le groove plutot que de l’écraser. C’est une technique qui demande une endurance et une rigueur extraordinaires, et Prestia la maîtrise avec une apparente décontraction qui rend le difficile invisible.
« So Very Hard to Go » est la ballade soul de l’album, une chanson d’amour et de séparation que Williams chante avec une intensité qui rappelle les grandes voix de la soul classique. Ici, la section de cuivres se fait plus douce, les arrangements plus aérés, et l’espace laissé à la voix est plus généreux. C’est une autre démonstration de la polyvalence du groupe : ils peuvent rugir comme un train de marchandises ou murmurer comme le vent du soir selon les besoins de la chanson.
« Sparkling in the Sand » et « This Time It’s Real » complètent un album dont la cohérence et la qualité constante témoignent d’un groupe en pleine possession de ses moyens. Tower of Power a trouvé son son et il le maîtrise avec une assurance tranquille qui n’exclut ni la spontanéité ni la surprise.
Oakland n’est pas Los Angeles, et cette différence géographique est musicalement significative. La scène musicale d’Oakland dans les années soixante-dix est plus ancrée dans la tradition soul et rhythm and blues que la scène de Los Angeles, moins attirée par les sirènes du rock californien. Tower of Power est un produit de cette scène oaklandienne, un groupe qui a fait ses armes dans des clubs de quartier devant des publics qui savaient exactement ce qu’ils voulaient entendre et n’hésitaient pas à le faire savoir.
Cinquante ans après sa fondation, Tower of Power joue encore et sa section de cuivres reste une référence mondiale. Des musiciens de session basés à Nashville ou à Los Angeles rêvent de jouer « What Is Hip? » avec eux sur scène. Des producteurs de hip hop et de R&B sampleraient leurs rythmes pendant des décennies. Et chaque fois que « What Is Hip? » passe sur une platine quelque part dans le monde, la question se repose avec la même urgence et la même évidence musicale.
Tower of Power est représentatif d’une tradition de la musique populaire américaine qui valorise la compétence collective autant que le génie individuel. Ce n’est pas un groupe avec une super-star entourée de musiciens de soutien interchangeables. C’est un groupe où chaque membre est irremplaçable, où la magie vient précisément de l’addition de ces compétences individuelles dans un ensemble plus grand. Cette philosophie de la musique de groupe est plus rare qu’il n’y parait.
Les scènes au cours desquelles la section de cuivres de Tower of Power entre dans une salle et que les musiciens s’installent ont quelque chose de rituel : chacun connait sa place, chacun connait son rôle, et quand la musique commence, tout s’aligne avec une précision qui ressemble à de la magie mais qui est en réalité le produit de milliers d’heures de pratique commune. « What Is Hip? » continue à poser la question. La réponse n’a pas changé.
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