Sortie 1977
Artiste STEELY DAN

Aja, STEELY DAN (1977) : quand la perfection devient une oeuvre d’art

Il existe deux ecoles dans le rock. Celle de la spontaneite brute, du premier jet, de l’energie capturee a vif. Et celle de l’orfevrerie, du detail cisele, de la quete obsessionnelle de la perfection. En 1977, alors que le punk celebre l’amateurisme glorieux et l’urgence, Steely Dan publie l’album qui represente l’exact oppose de cette philosophie : Aja, summum de raffinement, monument de precision, chef-d’oeuvre d’une exigence quasi maladive. Les deux demarches sont legitimes, et il est savoureux de constater qu’elles ont coexiste exactement la meme annee.

Becker et Fagen, perfectionnistes en chef

Au coeur de Steely Dan, il y a deux hommes : Walter Becker et Donald Fagen. Ce ne sont pas vraiment des rockeurs, ce sont des esthetes, des amoureux du jazz, des perfectionnistes redoutables qui ne reculent devant aucun effort pour obtenir le son exact qu’ils ont en tete. A partir du milieu des annees soixante-dix, ils ont renonce a la formule du groupe traditionnel pour devenir un duo de compositeurs et de producteurs entoure d’une armada de musiciens de studio tries sur le volet, les meilleurs de Los Angeles et de New York.

Pour Aja, ils poussent cette logique a son paroxysme. Chaque partie est confiee au musicien juge le plus apte a la jouer, et il n’est pas rare qu’un solo soit retente des dizaines de fois avant de satisfaire les deux maitres d’oeuvre. Cette quete d’absolu pourrait produire une musique froide et sans ame. Le miracle d’Aja, c’est qu’il n’en est rien : sous la surface impeccable bat un coeur, une emotion reelle, une melancolie elegante qui traverse tout le disque.

Sept chansons, sept joyaux

Aja ne contient que sept morceaux, mais quels morceaux. « Black Cow » ouvre le bal avec son groove soyeux et sa basse irresistible signee Chuck Rainey. Le morceau-titre, « Aja », est une suite ambitieuse de presque huit minutes, ou le batteur Steve Gadd livre une performance entree dans la legende, un solo d’une fluidite et d’une invention sideres, couronne par le saxophone de Wayne Shorter. « Deacon Blues » est une ballade desabusee sur le reve de devenir musicien de jazz, l’une des plus belles chansons jamais ecrites sur l’echec assume et la beaute des perdants magnifiques.

Et puis il y a « Peg », petit bijou pop-funk dont le solo de guitare fut confie a Jay Graydon apres que plusieurs guitaristes eurent echoue a satisfaire Becker et Fagen, et dont les choeurs sont assures par un jeune Michael McDonald a la voix immediatement reconnaissable. « Home at Last » repose sur le legendaire shuffle de Bernard Purdie, « I Got the News » deploie un funk sophistique, et « Josie » referme l’album sur une note groovy et lumineuse.

Le triomphe d’une obsession

Le pari etait risque. En misant tout sur le raffinement a une epoque qui prone le retour a la sauvagerie, Steely Dan aurait pu paraitre decale, depasse. C’est l’inverse qui se produit : Aja devient leur plus grand succes commercial, disque de platine, salue par la critique, plebiscite par le public. Le disque prouve qu’il existe un appetit pour la sophistication, pour la musique qui recompense l’ecoute attentive, pour le detail qui se revele apres dix ecoutes.

Le son d’Aja, capture par l’ingenieur Roger Nichols avec une clarte stupefiante, deviendra meme une reference pour tester les chaines haute fidelite, tant chaque instrument y est defini avec une nettete parfaite. Mais au-dela de la prouesse technique, c’est l’ecriture qui demeure : ces harmonies jazz savantes glissees dans des chansons accrocheuses, ces textes cryptiques et ironiques peuples de personnages louches et de reveurs desabuses, cette elegance desenchantee qui constitue la veritable signature de Steely Dan.

Une armee de virtuoses anonymes

Le secret de fabrication d’Aja merite qu’on s’y attarde, tant il est singulier. Becker et Fagen ont fait defiler dans les studios une veritable armee de musiciens parmi les plus reputes des deux cotes du pays, n’hesitant pas a convoquer plusieurs guitaristes ou batteurs pour un meme morceau jusqu’a obtenir la prise ideale. Cette methode impitoyable a parfois froisse les egos, mais elle a produit un disque ou chaque seconde semble pesee au milligramme. Les anecdotes abondent sur les dizaines de tentatives exigees pour un seul solo, sur les nuits passees a traquer la fausse note inaudible pour tout autre oreille que la leur. Loin de brider la spontaneite, cette exigence a paradoxalement libere les musiciens, sommes de donner le meilleur d’eux-memes. Le resultat fut couronne de recompenses et devint un cas d’ecole, etudie et commente comme un sommet de l’art de l’enregistrement. Rares sont les disques qui auront a ce point repousse les limites de ce qu’un studio pouvait accomplir.

Des decennies plus tard, Aja n’a rien perdu de son aura. Il reste la reference absolue de la musique de studio, le disque qu’on cite invariablement quand on veut illustrer ce que l’orfevrerie sonore peut produire de plus accompli. Walter Becker nous a quittes en 2017, mais cet album demeure comme la preuve eclatante que la perfection, quand elle est habitee, n’a rien de froid. Elle peut etre l’une des plus belles formes d’emotion.

La note des passionnés

4,0 /5

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Aja