How Dare You!
par 10CC
How Dare You!, 10CC (1976) : le testament d’un quatuor génial
10cc est l’un des groupes les plus intelligents et les plus sous-estimés de toute la décennie soixante-dix. Graham Gouldman, Eric Stewart, Kevin Godley et Lol Creme ont construit autour d’eux une réputation de perfection studio et d’ironie bienveillante qui les distingue de presque tous leurs contemporains. How Dare You!, sorti en janvier 1976 chez Mercury Records, est le dernier album enregistré avec les quatre membres fondateurs avant que Godley et Creme ne partent pour leur carrière en duo. C’est à la fois un testament et un sommet : un album où toutes leurs qualités sont réunies dans leur expression la plus accomplie.
Art for Art’s Sake : le manifeste enjoué
« Art for Art’s Sake » est l’une des chansons les plus ingénieuses de l’album. Elle prend le slogan de l’autonomie artistique et le soumet à un traitement ironique : oui, l’art pour l’art, mais le rock’n’roll pour l’argent. Ce cynisme assumé n’est jamais amer ni réducteur. C’est le cynisme de gens qui aiment vraiment ce qu’ils font et qui trouvent amusant d’observer les contradictions du marché culturel dans lequel ils opèrent.
La construction musicale de la chanson est exemplaire du savoir-faire de 10cc : des structures d’accords inattendues qui arrivent naturellement, des harmonies vocales qui semblent simples et révèlent une sophistication remarquable à l’analyse, une production qui sonne impeccable sans jamais sembler froide. C’est du studio art à son niveau le plus élevé.
I’m Maniac et les portraits psychologiques
« I’m Maniac » est une chanson qui utilise la perspective d’un narrateur peu fiable pour examiner les mécanismes de l’obsession amoureuse. 10cc a cette capacité particulière d’aborder des sujets difficiles avec légèreté sans les trivialiser. La chanson est drôle et légèrement inquiétante à la fois, ce qui est une combinaison difficile à réaliser et que très peu d’artistes maîtrisent.
La psychologie des personnages dans les chansons de 10cc est toujours plus complexe qu’elle n’y paraît au premier abord. Ils ont des personnages qui se trompent eux-mêmes, qui rationalisent leurs comportements, qui voient le monde à travers des filtres déformants – et tout cela est rendu audible dans la façon dont la musique soutient ou contredit les affirmations du narrateur.
L’architecture sonore du studio
10cc enregistre au Strawberry Studios de Stockport, leur propre studio que les quatre membres ont investi pour avoir un contrôle total sur leur processus créatif. Cette maîtrise du processus est visible dans chaque album du groupe. Ils expérimentent avec les possibilités du studio de façon systématique : sons de synthèse, manipulation de bande, effets de studio innovants. Sur How Dare You!, ces expérimentations sont particulièrement développées.
La voix humaine elle-même est traitée comme un instrument à part entière : harmonies à plusieurs voix soigneusement construites, effets de traitement vocal qui ajoutent des dimensions supplémentaires aux parties chantées. Les quatre membres chantent tous, et leurs voix combinées créent une texture chorale qui est la signature sonore du groupe.
La séparation et ce qui reste
Godley et Creme quittent 10cc peu après la sortie de cet album, pour travailler sur leur projet ambitieux autour du Gizmo, un instrument de leur invention qui permettrait de jouer de la guitare de façon orchestrale. Gouldman et Stewart continuent sous le nom 10cc avec d’autres musiciens et produisent encore des albums de qualité. Mais quelque chose s’est perdu avec le départ du duo Godley-Creme : l’esprit plus expérimental, plus risqué, plus imprévisible qu’ils apportaient au groupe.
How Dare You! est donc l’album à écouter pour comprendre ce que 10cc était à son meilleur : un groupe capable de la chanson la plus accessible et la plus cérébrale en même temps, avec un plaisir évident pris à la fabrication musicale qui se transmet directement à l’auditeur.
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