Eldorado, ELECTRIC LIGHT ORCHESTRA (1974) : le rêveur et ses orchestres
Il existe des groupes qui naissent avec un projet trop ambitieux pour leurs premiers albums et qui mettent plusieurs années à trouver les moyens de le réaliser pleinement. Electric Light Orchestra est de ceux-là. L’idée de Jeff Lynne depuis le départ est simple à énoncer et difficile à accomplir : marier le rock électrique à la grandeur orchestrale classique, continuer là où les Beatles s’étaient arrêtés avec « I Am the Walrus » et « Strawberry Fields Forever ». Eldorado, sorti en 1974, est l’album où cette ambition trouve enfin sa forme définitive et accomplie. C’est le quatrième album d’ELO et le premier qu’on peut appeler un chef-d’oeuvre sans exagérer.
Can’t Get It Out of My Head : la chanson parfaite
« Can’t Get It Out of My Head » est l’une des plus belles chansons pop de toute la décennie. La mélodie est immédiatement reconnaissable dès les premières secondes, les arrangements de cordes sont somptueux sans jamais verser dans le kitsch, et la voix de Lynne porte une mélancolie douce-amère qui est sa signature la plus personnelle. Cette chanson n’a pas besoin du contexte conceptuel de l’album pour fonctionner. Elle vit parfaitement seule, comme savent le faire les grandes chansons pop. Mais dans le cadre de l’album, elle est le coeur émotionnel autour duquel tout le reste s’organise.
En Amérique, la chanson entre dans le top 10 du Billboard Hot 100 en 1975, introduisant ELO à un public américain qui ne les connaissait que de réputation. C’est le tournant commercial du groupe, le moment où ils passent du statut de curiosité progressive britannique à celui de groupe international capable de remplir les grandes salles des deux côtés de l’Atlantique.
Jeff Lynne et la filiation Beatles
Jeff Lynne ne cache pas sa dette envers les Beatles. Il a dit dans d’innombrables entretiens que son but depuis l’enfance était de continuer ce que Lennon et McCartney avaient commencé. Cette ambition pourrait paraître présomptueuse venant d’un autre artiste. Dans les mains de Lynne, elle est légitime parce qu’il possède les outils pour la justifier : une oreille mélodique d’exception, un don pour les harmonies vocales, une maîtrise des arrangements orchestraux.
Sur Eldorado, Lynne ne copie pas les Beatles. Il s’en nourrit pour développer quelque chose qui lui appartient en propre. L’usage des cordes est révélateur : sur les albums précédents d’ELO, les arrangements orchestraux avaient parfois un caractère démonstratif, comme si le groupe cherchait à prouver quelque chose. Sur Eldorado, les cordes s’intègrent naturellement à la texture musicale. Elles portent les chansons sans les écraser.
Le concept du rêveur : une histoire dans l’histoire
Eldorado est le premier album concept d’ELO. Il raconte l’histoire d’un homme ordinaire qui s’échappe dans ses rêves pour trouver son Eldorado imaginaire. C’est un conte musical, une sorte d’opéra-rock baroque qui emprunte ses structures à la tradition classique tout en restant accessible à un large public. Lynne a toujours maintenu que la complexité musicale et la popularité ne sont pas incompatibles, qu’il est possible de faire les deux à la fois. Eldorado est sa démonstration la plus réussie de cette conviction.
« Boy Blue » est l’un des moments les plus touchants, une chanson sur l’enfant qui rêve et l’adulte qui a oublié comment rêver. Lynne chante avec une sincérité désarmante. Il y a dans sa voix quelque chose de perpétuellement juvénile – une naïveté assumée qui est sa plus grande force parce qu’elle est authentique. Il croit réellement à ce qu’il chante, et l’auditeur le perçoit immédiatement.
Louis Clark et l’Orchestre de Chambre de Londres
L’Orchestre de Chambre de Londres, dirigé par Louis Clark, apporte la dimension symphonique que Lynne avait toujours souhaité intégrer à sa musique. Clark devient un collaborateur régulier d’ELO pendant toute leur période dorée, et sa compréhension intuitive de ce que Lynne cherche musicalement est remarquable. Il y a entre les deux hommes une forme de complicité créative qui s’entend dans chaque arrangement de l’album.
Ce qui rend Eldorado unique, c’est l’équilibre parfait entre l’ambition conceptuelle et l’accessibilité mélodique. Les albums suivants – A New World Record en 1976, Out of the Blue en 1977 – sont plus vendus mais parfois plus proches de la formule commerciale. Eldorado est l’album où la vision de Lynne est la plus pure, la moins compromise par le succès. Pour qui veut comprendre ce qu’ELO a apporté à la musique populaire, c’est par là qu’il faut commencer.
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