Roy Wood, Jeff Lynne et le rêve des Beatles en plus
1972. L’Electric Light Orchestra publie son premier album. L’idée fondatrice est simple et ambitieuse : continuer là où les Beatles s’étaient arrêtés sur I Am the Walrus, en mariant le rock électrique et les arrangements de cordes de façon naturelle, sans que les deux éléments semblent collés l’un à l’autre comme deux musiques séparées. Roy Wood, Jeff Lynne et Bev Bevan, tous trois ex-membres du Move, forment le noyau de ce nouveau groupe avec une ambition claire et une vision musicale précise.
L’album porte deux noms selon les marchés. En Grande-Bretagne, il s’appelle simplement « The Electric Light Orchestra ». Aux États-Unis, il est distribué sous le titre No Answer. L’histoire de ce titre américain est devenue un classique de l’anecdotique discographique : un employé de Capitol Records avait essayé d’appeler le label britannique pour obtenir le titre officiel de l’album. Personne n’avait décroché. Il avait noté « no answer » sur sa feuille. Et ce sont ces deux mots qui sont apparus sur la pochette américaine.
10538 Overture ouvre l’album avec ce qui va devenir la marque de fabrique d’ELO : une ouverture orchestrale construite autour d’un riff de guitare dense, avec des violoncelles et des violons qui ne sont pas là pour décorer mais pour structurer l’harmonie. Roy Wood joue du violoncelle, du hautbois, de la guitare. Jeff Lynne joue de la guitare et chante. Bev Bevan bat. La celliste Hugh McDowell et le violoniste Wilf Gibson complètent l’ensemble avec une maîtrise qui va au-delà du simple accompagnement rock.
On a tendance a oublier que l’Electric Light Orchestra était, dans son essence originale, un projet subversif. Wood et Lynne voulaient faire exploser les frontières entre le classique et le rock a une époque ou ces frontières étaient encore gardées jalousement des deux côtés. Les musiciens classiques ne voulaient pas etre associés au rock – trop commercial, trop vulgaire. Les rockeurs se méfiaient du classique – trop pretentieux, trop élitiste. ELO s’installait exactement dans cette no man’s land avec la certitude que c’était la, dans cet espace inconfortable, que les choses intéressantes se passaient.
La formation d’ELO a elle aussi sa propre particularité : dans un monde ou les groupes de rock étaient des quatuors ou des quintettes au maximum, ELO pouvait aligner jusqu’a neuf ou dix musiciens sur scene, avec des violonistes et des violoncellistes qui jouaient amplifiés et qui traitaient la scène de rock comme une scene de concert classique, a la difference pres que le volume était nettement plus élevé. Ce format hybride a attiré des musiciens de formation classique qui n’auraient jamais pris le chemin d’un groupe de rock conventionnel, et qui ont apporté avec eux une discipline et une technique qui ont élevé le niveau general de la formation.
Après le départ de Roy Wood, Jeff Lynne a compris qu’il avait la liberté de faire exactement ce qu’il voulait. Et ce qu’il voulait était clair : des chansons pop sophistiquées portées par des arrangements orchestraux, des mélodies qui pouvaient rivaliser avec les Beatles (son groupe de référence absolu) et une production qui utilisait toutes les ressources technologiques disponibles. Cette vision a produit les grands albums ELO des années soixante-dix – Eldorado, Face the Music, A New World Record, Out of the Blue – dont les fondations sont posées ici, sur No Answer, dans toute leur imperfection formatrice.
Roy Wood s’en va, Lynne prend les rênes
La tension créative entre Roy Wood et Jeff Lynne va rapidement s’exacerber. Wood a une vision plus psychédélique, plus folk, plus baroque. Lynne est plus direct, plus mélodique, plus orienté vers une pop accessible. Après cet unique album, Wood quitte ELO pour former Wizzard, où il va produire quelques-uns des singles de Noël les plus exubérants de la décennie anglaise (I Wish It Could Be Christmas Everyday). Lynne prend la direction créative complète d’ELO et transforme le groupe en une machine à hits qui va dominer les charts des deux côtés de l’Atlantique jusqu’à la fin des années 1970.
Mais ce premier album garde la marque de la co-fondation. Il est plus rugueux, plus expérimental, moins poli que ce qu’ELO va produire par la suite. Look at Me Now et Nellie Takes Her Bow montrent un groupe encore en train de chercher son équilibre entre les cordes classiques et les guitares électriques, entre l’avant-garde et la mélodie pop. C’est une recherche sincère, et elle produit des moments fascinants.
The Battle of Marston Moor (July 2nd, 1644) est une pièce instrumentale qui illustre l’amour du groupe pour la mise en scène historique et la construction dramatique. C’est une musique de programme au sens classique du terme : elle raconte une histoire, elle crée des images. Dans le contexte du rock de 1972, c’est une ambition peu commune.
La fondation d’une cathédrale pop
Ce premier album est souvent éclipsé par les succès ultérieurs d’ELO, les albums comme Eldorado (1974), A New World Record (1976) ou Out of the Blue (1977), qui ont défini le son pop-orchestral des années 1970 et qui ont influencé des générations de producteurs et de compositeurs. Mais le premier album est la fondation sur laquelle tout le reste a été construit.
Il y a dans cet album une fraîcheur, une recherche, une absence de calcul commercial qui disparaîtra progressivement à mesure que le succès d’ELO deviendra plus certain. C’est le disque d’un groupe qui ne sait pas encore exactement ce qu’il sera, et qui explore ses possibilités avec une ouverture d’esprit qui est en elle-même précieuse. Roy Wood et Jeff Lynne, deux compositeurs de talent, font entendre leurs visions conjointes sur ces sillons avant que la route ne se sépare. C’est un document de fondation et de transition, et à ce titre, il mérite une place dans toute discothèque sérieuse de rock des années 1970.
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