Chicago Transit Authority
Chicago, Illinois, hiver 1969. Sept musiciens surdoués, nourris au jazz de la région des Grands Lacs et au blues électrique de l’Illinois, décident de faire quelque chose que personne n’a encore tenté avec cette ambition et cette cohérence : marier le brass rock , cuivres, cuivres, encore des cuivres, des cuivres partout , au rock le plus électrique et au blues le plus intense, en y ajoutant une conscience politique qui reflète l’Amérique déchirée de 1968-1969. Le résultat s’appelle Chicago Transit Authority, double album sorti en avril 1969, et c’est l’un des lancements les plus explosifs de toute l’histoire du rock américain.
Le nom du groupe à l’origine était Chicago Transit Authority, en hommage au réseau de transports en commun de leur ville, ces trains et ces bus qui traversent le South Side et le North Side, qui portent les travailleurs et les musiciens de nuit. Les vrais dirigeants des transports en commun de Chicago ne trouveront pas ça drôle , pas du tout , et menaçeront de poursuivre le groupe en justice pour utilisation non autorisée d’une marque déposée. C’est pourquoi, dès l’album suivant, sobrement intitulé Chicago II, le groupe s’appellera simplement Chicago. Mais sur ce premier double album, ils s’affichent encore en toutes lettres, comme un graffiti revendicateur sur une rame de métro.
Terry Kath est la pièce maîtresse musicale de ce groupe, son âme électrique, son coeur battant. Guitariste au toucher d’une précision et d’une autorité redoutables, il possède en plus une voix qui peut aller de la douceur soul au hurlement rock le plus brutal sans perdre une once de conviction ou de beauté. Jimi Hendrix lui-même, questionné sur les guitaristes vivants qu’il admirait le plus, citera Kath parmi les premiers et sans hésitation : « Je pense que Terry Kath est meilleur guitariste que moi. » Phrase stupéfiante, scandaleuse presque, venant du guitariste le plus ovationné de sa génération. Mais Hendrix était un homme honnête, et il avait vu Kath jouer.
Robert Lamm à l’orgue et à la composition apporte la profondeur harmonique et l’intelligence des arrangements qui donnent au groupe son caractère particulier. Peter Cetera, bassiste et chanteur, est le contrepoids mélodique et pop de Kath , là où Kath rugit et tranche, Cetera caresse et convainc. Les trois cuivres , Walt Parazaider (saxophone, clarinette), Lee Loughnee (trompette) et James Pankow (trombone, arrangements) , forment une section de cornes d’une richesse orchestrale qui rappelle Blood, Sweat and Tears tout en étant distinctement différente, plus brute, plus électrique, plus ancrée dans le blues de Chicago que dans le jazz académique de New York.
« Introduction » ouvre le double album comme un manifeste programmatique : deux minutes trente de rock-jazz électrique qui annoncent immédiatement un son qui n’existe nulle part ailleurs sur aucun autre disque de 1969. Pas de concessions, pas d’atermoiement, pas de couplet-refrain-couplet conventional. Le groupe entre dans le vif du sujet avec une confiance collective absolue, comme sept personnes qui ont répété pendant des mois et savent exactement ce qu’elles font.
« Does Anybody Really Know What Time It Is? » deviendra leur premier grand succès radio, une chanson qui pose une question métaphysique sur la valeur du temps sur fond de swing jazz naturel et de cuivres euphoriques. Le solo de piano de Lamm au début est un chef-d’oeuvre de swing décontracté, le genre de chose qu’on ne peut pas apprendre mais seulement naître capable de faire. Et la façon dont Kath prend la relève à la guitare sur le pont , c’est la rencontre de deux mondes musicaux qui n’auraient pas dû s’entendre aussi bien.
Mais l’oeuvre la plus ambitieuse du disque, son sommet artistique indiscutable, est « Suite: Someday (August 29, 1968) », une composition en plusieurs mouvements directement inspirée par les émeutes autour de la Convention Nationale Démocrate à Chicago en août 1968. La police de la ville, sous les ordres du maire Daley, matraque brutalement des manifestants anti-Vietnam devant les caméras de télévision du monde entier. Le scandale est international. Le groupe répond avec une composition de onze minutes qui alterne fureur électrique et élégance orchestrale, protest song et jazz progressif. C’est de la musique engagée d’une qualité artistique qui n’a rien à envier aux productions les plus ambitieuses de l’époque.
Le producteur James William Guercio, qui deviendra le producteur attitré de Chicago pour leurs albums suivants et une figure majeure de l’industrie musicale des années soixante-dix, comprend exactement ce qu’est le groupe dès le début : pas un groupe de pop, pas un groupe de jazz, pas un groupe de rock, mais quelque chose de nouveau qui contient tout ça et le dépasse, qui refuse les catégories pour vivre dans les espaces entre elles. Sa production laisse de l’espace aux instruments, favorise la dynamique sur la compression, traite le double album comme une oeuvre unitaire plutôt qu’une collection de singles rangés dans l’ordre décroissant de leur potentiel commercial.
Commercialement, le succès est immédiat et massif. L’album entre dans le top 20 américain et reste dans les charts pendant plus de cent semaines consécutives. Columbia Records, le label, comprend rapidement qu’ils ont quelque chose d’exceptionnel entre les mains. Chicago produira un album par an pendant les cinq années suivantes, chacun numéroté sobrement : Chicago II, III, IV, V. Une discographie comme une suite mathématique.
La tragédie viendra en janvier 1978, lors d’une fête à Woodland Hills. Terry Kath, qui manipule une arme à feu en pensant qu’elle n’est pas chargée, se tire accidentellement une balle dans la tête. Il avait 31 ans. La perte est incalculable , Kath était l’âme électrique du groupe, son ancrage dans quelque chose de dangereux et de vivant. Chicago lui survivra et continuera à vendre des millions de disques, mais ne sera plus jamais tout à fait le même groupe. Le vernis pop prendra le dessus. Les ballade pour adultes contemporains des années quatre-vingt remplaceront les épopées jazz-rock des débuts.
Réécouter Chicago Transit Authority aujourd’hui, c’est entendre sept musiciens au sommet de leur art, dans un état de grâce créative collective qui ne se répète jamais deux fois de la même façon et qui ne peut pas être reproduit en studio une fois qu’il est passé. C’est de la musique qui empoigne et ne lâche pas, qui bouscule les certitudes et ne demande pas la permission. C’est Chicago avant que le succès ne les adoucisse, avant que le marché ne les oriente vers les ballades. C’est le groupe dans son état le plus pur, le plus urgent, le plus vivant, le plus dangereux. C’est la preuve qu’en 1969, même dans le Middle West américain, quelque chose d’extraordinaire était possible.
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