Chicago VII, CHICAGO TRANSIT AUTHORITY (1974) : la dernière grande ambition

Il y a dans l’histoire de certains groupes un album qui marque à la fois le sommet et le début du plateau. Chicago VII est cet album pour le groupe qui a commencé sa vie comme Chicago Transit Authority en 1967 dans les clubs de Chicago, Illinois, avant de raccourcir son nom sur demande de la vraie compagnie de transport de la ville. En 1974, au moment de ce septième album, Chicago est l’un des groupes les plus vendus d’Amérique depuis cinq ans. Et cet album double, enregistré dans les conditions les plus ambitieuses que le groupe ait jamais affrontées, est à la fois son oeuvre la plus complexe et le début d’une simplification progressive vers la pop pure qui va dominer la décennie suivante.

La suite instrumentale : l’audace collective

Une face entière du double album est consacrée à une suite instrumentale dont l’ambition dépasse tout ce que le groupe avait tenté auparavant. Les arrangements de James Pankow, tromboniste et architecte principal du son Chicago, atteignent ici une sophistication qui emprunte autant au jazz de Miles Davis qu’au rock symphonique contemporain. Les cuivres – trompette de Lee Loughnane, trombone de Pankow lui-même, saxophone de Walt Parazaider – dialoguent avec les guitares et les claviers dans des structures ouvertes qui laissent de la place à l’improvisation tout en maintenant une direction narrative claire.

C’est dans cette suite qu’on mesure le niveau réel des musiciens de Chicago. Plusieurs ont fait leurs classes dans des orchestres de jazz ou des big bands avant de rejoindre le groupe. Terry Kath à la guitare est un instrumentiste d’une virtuosité remarquable, reconnu par ses pairs comme l’un des guitaristes les plus inventifs de sa génération. Son jeu sur cette suite – à la fois précis et libéré, structuré et improvisé – est une démonstration de ce que le rock peut faire quand il prend le jazz au sérieux.

Wishing You Were Here et la touche mélodique de Cetera

« Wishing You Were Here » est l’une des plus belles chansons de Chicago et l’un des moments les plus touchants de cet album. Peter Cetera chante avec une vulnérabilité rarement affichée dans le rock de l’époque. La chanson parle d’absence, de distance, d’une présence qui manque sans qu’on puisse tout à fait la définir. C’est une chanson universelle dans le meilleur sens du terme : chacun y projette sa propre expérience du manque.

La mélodie est d’une clarté absolue, les harmonies vocales sont soignées avec le même soin qu’un menuisier prendrait pour ses joints, et l’arrangement de cuivres qui la soutient est discret, presque inaudible la première fois, indispensable quand on l’a remarqué. C’est le paradoxe des grands arrangements : leur réussite se mesure à leur invisibilité.

Call on Me et l’efficacité radiophonique

« Call on Me » est le hit de l’album, celui qui va occuper les antennes radio pendant des mois et amener de nouveaux auditeurs vers Chicago. Construit sur un riff de cuivres brillant et un refrain immédiatement mémorisable, il montre que le groupe sait faire les deux : la sophistication de la suite instrumentale et l’accessibilité du single parfait. Cette capacité à jongler entre complexité et efficacité est la marque des grands groupes pop-rock.

Robert Lamm, claviériste et compositeur important du groupe, contribue plusieurs titres qui donnent à l’album une profondeur thématique au-delà des sujets sentimentaux habituels. L’Amérique de 1974 – en pleine turbulence politique et économique – filtre dans certains textes sans que le groupe en fasse un manifeste. C’est une façon subtile de situer la musique dans son époque sans la réduire à son contexte.

La production Guercio et la longévité du son

James William Guercio, producteur et manager du groupe depuis 1969, comprend mieux que quiconque l’équilibre entre l’ambition artistique et les exigences commerciales. Sur Chicago VII, il laisse les musiciens aller au bout de leur idée avec la suite instrumentale, tout en s’assurant que les singles fonctionnent en radio. C’est un exercice d’équilibriste qu’il réussit avec une élégance remarquable.

L’album se hisse au numéro 1 des charts américains, le dernier à y parvenir avec une telle diversité de contenu. Après Chicago VII, la pression commerciale va s’accentuer progressivement et le son va se polir, se lisser, s’orienter vers une pop plus lisse qui trouvera son expression dans les années quatre-vingt. Ce n’est pas un regret, simplement un constat : Chicago VII est le dernier moment où le groupe pouvait tout faire, et il a saisi cette occasion avec les deux mains.

La note des passionnés

4,0 /5

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Chicago VII