Sortie 1975
Genres rock/pop rock

Chicago en 1975 est l’un des groupes les plus singuliers de la scène rock américaine. Depuis leurs débuts en 1969 avec un double album qui mélangeait le rock, le jazz et le brass rock dans une fusion inédite, ils ont maintenu une productivité et une cohérence artistique que peu de leurs contemporains ont égalées. « Chicago VIII » est leur huitième album studio en six ans : un rythme de travail qui ne sacrifie jamais la qualité à la quantité, et qui dit quelque chose sur la solidité de ce groupe de musiciens.

La formation classique de Chicago en 1975 reste celle qui a produit tous les grands albums du groupe : Peter Cetera à la basse et au chant, Terry Kath à la guitare, Robert Lamm aux claviers et au chant, Danny Seraphine à la batterie, et surtout la section de cuivres composée de Lee Loughnane à la trompette, James Pankow au trombone et Walter Parazaider aux saxophones et à la flûte. Cette section de cuivres est l’élément le plus distinctif de leur son, ce qui les différencie de presque tous leurs contemporains et ce qui fait que leur musique est immédiatement reconnaissable à la première mesure.

« Old Days » est le single le plus populaire de l’album, une chanson de nostalgie douce-amère signée James Pankow qui regarde en arrière vers les années cinquante avec une affection mêlée de conscience que le temps passe et que rien ne revient. La production de James William Guercio, fidèle producteur du groupe depuis ses débuts, est à son meilleur sur cette chanson : des arrangements de cuivres précis et chaleureux, une section rythmique qui swingue légèrement, et la voix de Cetera au centre avec cette clarté et cette pureté qui sont sa marque.

« Harry Truman » est la chanson la plus politiquement orientée de l’album, une ode au président américain qui incarnait pour beaucoup de la génération de Chicago une forme de simplicité et d’honnêteté que la politique américaine semblait avoir perdue. La chanson est nostalgique sans être passéiste, mélancolique sans être cynique. Elle dit quelque chose sur le moment particulier que traversait l’Amérique en 1975 : la fin de la guerre du Vietnam, le scandale du Watergate derrière elle, une nation en train de chercher ses repères.

Terry Kath, le guitariste le plus sous-estimé du rock américain des années soixante-dix, est à son meilleur sur plusieurs morceaux de l’album. Kath avait une façon de jouer la guitare électrique qui mêlait la technique du jazz au feeling du rock sans que le mélange soit jamais artificiel. Jimi Hendrix lui-même avait dit que Kath était le meilleur guitariste au monde, un jugement que les connaisseurs ont toujours trouvé fondé et que le grand public n’a jamais vraiment suivi. Sur « Chicago VIII », ses solos sont d’une fluidité et d’une invention qui méritent une attention particulière.

Robert Lamm, compositeur attitré du groupe et voix alternative à celle de Cetera, apporte ses propres compositions qui élargissent la palette sonore de l’album. Ses chansons ont tendance à être plus complexes harmoniquement et plus ouvertes musicalement que celles de ses partenaires, ce qui crée une diversité de styles à l’intérieur de l’album qui fait sa richesse.

L’enregistrement au Caribou Ranch, le studio installé dans les montagnes du Colorado par le producteur James William Guercio, donne à l’album une qualité sonore particulière. L’altitude, l’espace, l’isolation de ce lieu ont influencé de nombreux musiciens qui y ont enregistré à cette époque, et Chicago n’y fait pas exception. Il y a dans « Chicago VIII » une respiration et une ampleur qui doivent quelque chose à l’environnement dans lequel il a été créé.

La section de cuivres, comme toujours chez Chicago, est à la fois le son le plus immédiatement reconnaissable du groupe et son défi permanent : comment garder un instrument qui appartient au jazz traditionnel pertinent dans un contexte rock contemporain, comment lui faire dire quelque chose de nouveau après huit albums qui l’ont exploité de toutes les façons évidentes. Sur « Chicago VIII », la réponse passe par une intégration plus subtile des cuivres dans les arrangements, moins en avant que sur certains albums précédents mais plus essentielle à la texture globale.

« Chicago VIII » est un album solide et cohérent qui illustre ce que le groupe avait accompli en six ans de travail intensif : construire un son propre, immédiatement identifiable, suffisamment riche pour nourrir une discographie longue sans se répéter, suffisamment accessible pour toucher un public de masse sans se vulgariser. C’est l’une des réussites les plus durables du rock américain des années soixante-dix.

La longévité de Chicago comme groupe est l’un des phénomènes les plus remarquables du rock américain. Là où la plupart de leurs contemporains des années soixante-dix se sont séparés ou ont radicalement changé de direction, Chicago a maintenu une continuité remarquable tout en évoluant musicalement. « Chicago VIII » représente un moment charnière dans cette évolution : c’est le dernier album où la formation classique est encore entièrement présente et opérationnelle, avant les changements de personnel et de direction musicale qui marqueront la seconde moitié de la décennie. À ce titre, il a une valeur de document autant que de pur disque de rock.

La note des passionnés

4,0 /5

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Chicago VIII