Chicago II, Chicago (1970) : jazz-rock en grande pompe

Chicago Transit Authority, qui deviendra simplement Chicago sur leur deuxieme album, est l’un des groupes les plus ambitieux et les plus prolifiques du rock americain du debut des annees 70. Fonde a Chicago, Illinois, en 1967, le groupe est construit sur un principe simple et radical : un groupe de rock avec une section de cuivres complete, trois souffleurs, un trombone, une trompette et un saxophone, qui jouent des arrangements ecrits et pas improvises, avec la meme importance et la meme puissance que la section rythmique et les guitares. Ce principe, qui reunit dans un meme groupe les traditions du rock, du blues, du jazz et de la musique de fanfare, produit un son qui n’existait pas avant Chicago et qui ne sera imite que partiellement par les groupes qui suivront. Chicago II, double album publie en fevrier 1970, est l’oeuvre la plus ambitieuse du groupe de cette periode, un document de ce qu’ils peuvent faire quand ils se donnent le temps et l’espace de le montrer completement.

Peter Cetera a la basse et au chant, Terry Kath a la guitare et au chant, Robert Lamm aux claviers et au chant, Danny Seraphine a la batterie, et les trois souffleurs Lee Loughnane, James Pankow et Walter Parazaider : sept musiciens aux talents et aux personnalites distincts, dont la reunion produit quelque chose qui depasse la somme de ses parties. Terry Kath est le guitariste, un musicien d’une puissance et d’une originalite qui le distinguent de la plupart de ses contemporains. Jimi Hendrix, qui l’a entendu jouer, dira qu’il est le meilleur guitariste en vie. Cette appreciation, venant de Hendrix, n’est pas a prendre a la legere : Hendrix etait lui-meme le meilleur guitariste en vie a ce moment-la, et il reconnaissait en Kath quelque chose de comparable a sa propre originalite.

Pochette Chicago II 1970

25 or 6 to 4 et la suite Make Me Smile

« 25 or 6 to 4 » est le single le plus connu de l’album, une chanson de Robert Lamm dont le titre designe soit l’heure du matin soit un etat altere de conscience, selon les interpretations. Le riff de guitare de Kath est l’un des plus reconnaissables du rock du debut des annees 70, d’une puissance et d’une efficacite qui auraient pu sortir d’un album de hard rock mais qui ici coexistent avec les cuivres jazz et les harmonies vocales complexes qui sont la marque de fabrique du groupe. « Make Me Smile », la suite en plusieurs parties qui occupe une face entiere du double album, est encore plus ambitieuse : sept minutes de musique en cinq sections distinctes, chacune avec son propre caractere et sa propre logique harmonique, mais toutes liees par un fil thematique et emotionnel commun.

La politique est presente dans les textes de Chicago II d’une facon que les albums pop de l’epoque abordent rarement avec autant de directete. « Dialogue » et d’autres chansons traitent de la guerre du Vietnam et de la condition politique de l’Amerique de 1970 avec une clarte et une conviction qui font de Chicago un groupe engage autant que musical. Cette dimension politique, qui disparaitra progressivement au fil des albums de la decennie pour laisser place a une pop plus lisse et plus commerciale, est l’une des caracteristiques les plus interessantes de cette periode du groupe. Chicago II est le document ou ambition musicale et engagement politique sont au meme niveau d’intensite.

Terry Kath mourra accidentellement en 1978 d’une balle dans la tete lors d’un incident avec une arme a feu. Sa mort sera l’une des pertes les plus profondes de l’histoire du groupe, la disparition d’un guitariste irreplacable dont le son et la personnalite etaient au coeur de l’identite de Chicago. Mais en 1970, sur ce double album, Kath est au sommet de ses moyens, jouant avec une liberte et une puissance qui font de chaque solo une declaration de foi dans les possibilites de la guitare electrique americaine.

La formation de Chicago en 1967 a ete le fruit d’une vision claire et ambitieuse de ce qu’un groupe de rock pouvait etre. Contrairement a la plupart des formations de l’epoque qui ajoutaient des cuivres de maniere ornementale ou occasionnelle, Chicago a constitue sa section de cuivres comme une composante structurelle et permanente de sa sonrite. James Pankow, le tromboniste, est l’arrangeur principal de la section de cuivres : ses partitions, qui combinent la tradition du jazz big band avec la puissance du rock, sont la caracteristique la plus distinctive de la musique de Chicago. Lee Loughnane a la trompette et Walter Parazaider au saxophone completent cette section avec une precision d’ensemble qui fait penser a un groupe de jazz professionnel plutot qu’a des souffleurs incorpores dans un groupe de rock.

La decision de Chicago de s’engager politiquement dans leurs textes, en particulier sur « Chicago II », les distingue de la plupart de leurs contemporains pop. Robert Lamm, le claviersiste et compositeur principal, ecrira des chansons qui traitent directement des questions politiques de l’Amerique de 1969-1970 : la guerre du Vietnam, la genese du mouvement de contestation, la fracture entre les generations. Cette dimension politique sera un element important de leur identite dans les premieres annees, avant que la recherche du succes commercial des annees 80 n’efface ces preoccupations au profit d’une pop plus lisse. Mais en 1970, Chicago est un groupe qui veut etre en meme temps populaire et engage, virtuose et accessible, jazzee et rock. Et sur ce double album, ils y parviennent.

« Chicago II est le plus grand album de jazz-rock jamais enregistre. Sept musiciens qui jouent comme un, et Terry Kath qui joue comme dix. » (Jimi Hendrix)

La note des passionnés

4,0 /5

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Chicago II