The Genius of Ray Charles
par Ray CHARLES
Quand le génie décide de tout briser
1959. Ray Charles a déjà tout prouvé. Il a sorti What’d I Say, cette déflagration érotique et sacrée à la fois, ce morceau qui a fait scandale dans les salles de danse du Sud et qui a propulsé le rhythm and blues dans une nouvelle stratosphère. Il pourrait s’asseoir sur ses lauriers. Il pourrait répéter la formule gagnante. Ce serait tellement raisonnable. Ce serait tellement ennuyeux. Ce serait tellement peu Ray Charles.
Alors à la place, il fait quelque chose de radical, d’audacieux, d’un peu fou : il enregistre un album en deux moitiés distinctes. La première, avec un grand orchestre de jazz, cuivres, arrangements complexes, swing sophistiqué. La seconde, avec des cordes, dans la tradition du crooner de pop. Deux univers que tout oppose, réunis sur un seul disque par la seule force d’une voix et d’une vision. Le résultat s’appelle The Genius of Ray Charles. Le titre n’est pas une exagération. C’est un diagnostic clinique.
Deux faces d’un même diamant
La première face de l’album vous attrape par la cravate et vous emmène dans un club enfumé de la 52e Rue à New York, où le big band joue fort et les danseurs se transforment en flammes. Let the Good Times Rollun classique de Louis Jordan, prend sous les mains de Ray une dimension nouvelle, orchestrale et organique à la fois. It Had to Be You devient une méditation sur le destin amoureux, quelque chose entre Cole Porter et le blues du Mississippi.
Et puis la deuxième face arrive, et tout change. Les cordes remplacent les cuivres. Le tempo ralentit. Ray chante maintenant comme si chaque mot lui coûtait quelque chose de précieux. Don’t Let the Sun Catch You Cryin’titre prémonitoire pour un homme qui a perdu la vue à l’âge de sept ans, est d’une beauté qui vous retourne le coeur.
« Je joue les notes que je ne peux pas voir mais que je ressens dans ma poitrine, dans mes mains, dans l’air autour de moi. La cécité ne m’a pas privé de la musique, elle m’a donné une façon différente de l’entendre. »
Ray Charles
Alexander’s Ragtime Band d’Irving Berlin passe entre ses mains de vieille mélodie de salon à vibration soul brûlante. Two Years of Torture est un morceau de blues urbain d’une intensité presque insupportable. Chaque morceau de cet album est une démonstration que Ray Charles ne chante jamais une chanson, il la vit, il la souffre, il la célèbre.
Les coulisses d’un chef-d’oeuvre
Enregistré en deux sessions distinctes chez Atlantic Records, la première avec l’arrangeur Ralph Burns pour les orchestrations jazzy, la seconde avec Sid Feller pour les arrangements de cordes, The Genius of Ray Charles représente un investissement artistique et financier considérable pour l’époque. Ahmet Ertegün et Herb Abramson, les fondateurs d’Atlantic, croyaient en Ray d’une foi absolue, même quand certains au sein du label doutaient qu’un tel crossover soit commercialement viable.

La réalité, c’est que Ray Charles s’apprêtait à quitter Atlantic pour ABC Records, attiré par de meilleures conditions contractuelles et plus de contrôle artistique. The Genius of Ray Charles est en quelque sorte son cadeau d’adieu au label qui l’avait révélé, et quel cadeau. Un album qui a vendu modestement à sa sortie, moins de 500 000 exemplaires, numéro 17 au Billboard, mais dont la réputation n’a cessé de grandir avec les décennies.
Rolling Stone magazine l’a classé au numéro 263 de sa liste des 500 plus grands albums de tous les temps. C’est un peu comme dire que la Tour Eiffel est le 263e monument le plus beau du monde, l’information est statistiquement vraie et poétiquement absurde.
Un artiste hors catégorie, un disque hors temps
Ce qui fait de Ray Charles un génie au sens littéral du terme, ce n’est pas sa technique, bien qu’elle soit immense, ni même sa voix, bien qu’elle soit à part dans l’histoire de la musique. C’est sa capacité à faire croire que tout ce qu’il touche n’a jamais existé avant lui et n’existera plus jamais après.
Sur The Genius of Ray Charles, il prend des standards de jazz, des vieux airs de ragtime, des blues urbains, des ballades orchestrales, et les fond dans une alchimie qui produit quelque chose d’entièrement nouveau : la soul music. Pas le blues, pas le gospel, pas le jazz, pas la pop, quelque chose qui contient tout ça et le dépasse.

Aretha Franklin, James Brown, Marvin Gaye, Stevie Wonder : ils ont tous reçu cette transmission sacrée des mains de Ray Charles. Et si vous voulez comprendre pourquoi la musique noire américaine est la plus grande contribution artistique du XXe siècle à la civilisation mondiale, commencez par ici. Par cette voix rauque et suave, par ces arrangements luxuriants, par ce génie aveugle qui voyait plus loin que tout le monde.
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