Il faut se représenter la scène. Nous sommes en 1969 a Memphis, au American Sound Studio. Wilson Pickett, le « Wicked Pickett », l’un des plus grands chanteurs soul de tous les temps, est en studio pour enregistrer un album. Et Duane Allman, un guitariste de vingt-deux ans qui allait bientot devenir l’une des figures légendaires du rock américain, lui propose de reprendre Hey Jude des Beatles. Wilson Pickett haussait les épaules. « Des Beatles? Tu veux que je chante des Beatles? » Allman insistait. Et Wilson Pickett, bon prince, accepta.
Ce qui sortit de cette session est l’une des reprises les plus mémorables de l’histoire du rock and roll. Hey Jude transformé par Wilson Pickett ne ressemble pas a Hey Jude des Beatles, même si toutes les notes sont a leur place. C’est quelque chose de différent, quelque chose de plus visqueux, de plus groove, de plus sudiste. La voix de Pickett arrache chaque mot comme si sa vie en dépendait. Et Duane Allman joue un de ses plus beaux solos, ce bottleneck coulant et plaintif qui est sa signature absolue.
Chips Moman, le producteur légendaire du American Sound Studio, avait transformé cet endroit en temple de la soul sudiste. Aretha Franklin, Neil Diamond, Dusty Springfield y avaient enregistré des classiques. Les musiciens de session qui formaient le groupe de house band, qu’on appelait les Memphis Boys, étaient parmi les meilleurs au monde : Reggie Young a la guitare, Mike Leech et Tommy Cogbill a la basse, Bobby Emmons et Bobby Wood aux claviers, Gene Chrisman a la batterie.
Wilson Pickett était né a Prattville, en Alabama, en 1941. Il avait grandi dans une tradition gospel stricte, avait chanté dans des choeurs d’église, avant de se tourner vers la soul dans les années 60 et d’enregistrer des classiques pour Atlantic Records : In the Midnight Hour, Mustang Sally, Land of 1000 Dances. Ces chansons avaient défini un son, un style, une attitude.
L’album Hey Jude marquait une évolution dans le son de Pickett. On y entend moins de pure soul d’Atlantic et plus de soul sudiste de Memphis, plus de groove, plus d’espace dans les arrangements. Born to Be Wild, reprise de Steppenwolf, montre la versatilité de Pickett : il peut prendre n’importe quelle chanson de n’importe quel genre et la faire sienne, y imprimer cette marque de chanteur soul qui transforme tout ce qu’il touche.
La rencontre avec Duane Allman fut une de ces coincidences heureuses dont l’histoire du rock est parsemée. Allman n’était pas encore célèbre en 1969. L’Allman Brothers Band n’avait pas encore sorti son premier album. Il était un musicien de session brillant que tout le monde dans la scene musicale du Sud connaissait, mais que le grand public ne découvrirait que plus tard. Cette session avec Pickett allait aider a lui ouvrir des portes.
La version de Hey Jude que Pickett enregistra atteignit le numéro 23 des charts américains. Pas un numéro 1, mais assez pour prouver que la chanson des Beatles pouvait vivre dans une autre dimension stylistique et y être tout aussi convaincante, peut-etre meme plus émouvante dans ce contexte soul sudiste.
Il y a dans cet album quelque chose qui parle de la façon dont la musique américaine se nourrissait d’elle-même en 1969. Soul, rock, blues, country : ces genres qui semblaient si distincts, avec leurs audiences si différentes, si leurs territoires radiophoniques si bien délimités, se contaminent mutuellement dans les studios de Memphis avec une liberté qui ne sera peut-etre jamais retrouvée. Les barrières commerciales s’effacent dans la chaleur du studio, et ce qui sort est quelque chose de plus grand que n’importe quel genre.
Wilson Pickett continua d’enregistrer jusqu’aux années 90, avec des fortunes variables. Mais ses enregistrements de la fin des années 60 et du début des années 70 restent son testament artistique le plus convaincant. Et parmi eux, Hey Jude tient une place particulière : le moment ou le Wicked Pickett rencontra les Beatles, et ou la magie se produisit dans un studio de Memphis par une nuit d’hiver.
L’histoire de la musique populaire américaine se raconte souvent comme une série de révolutions séparées : le blues, la soul, le rock, le funk. Mais Hey Jude de Wilson Pickett nous rappelle qu’il s’agissait en réalité d’une seule et même conversation, continue, fraternelle, ou des musiciens de tous horizons se passaient les idées les uns aux autres avec une générosité qui est peut-etre la plus belle leçon que ces années-la nous aient laissée.
Il est intéressant de noter que la production de Chips Moman au American Sound Studio était entièrement différente de ce qu’Ahmet Ertegun et Jerry Wexler faisaient pour Pickett chez Atlantic Records. Moman avait une façon de travailler plus directe, moins produite, plus proche du feeling live. Il croyait que le meilleur son s’obtenait quand les musiciens jouaient ensemble dans la même pièce, quand il y avait une vraie communication physique entre eux. Cette philosophie était aux antipodes des productions studio a multiples overdubs qui dominaient l’industrie.
L’héritage de cet album dans la tradition du rock and roll américain est considérable. La version de Hey Jude par Wilson Pickett a inspiré des dizaines d’artistes soul qui ont compris qu’on pouvait reprendre les Beatles sans les trahir, qu’on pouvait même les améliorer en les traduisant dans une autre langue musicale. Et Duane Allman, qui joue sur cet enregistrement, allait devenir l’une des figures majeures du rock sudiste. Entendre sa guitare sur cet album, c’est entendre le début d’une légende.
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