Lady Soul, Aretha Franklin (1968) : la reine du monde
Il y a des moments dans l’histoire de la musique populaire où quelqu’un fait quelque chose qui change tout. Pas qui améliore, pas qui perfectionne, pas qui fait mieux que ce qui existait : qui change tout. Aretha Franklin en 1967 et 1968 est l’une de ces forces de la nature qui ne viennent qu’une fois par génération. Lady Soul, son douzième album studio, publié le 22 janvier 1968 sur Atlantic Records, est l’expression la plus complète et la plus lumineuse de ce génie absolu. Produit par Jerry Wexler, enregistré entre les studios de Muscle Shoals en Alabama et les studios de New York entre février et décembre 1967, cet album est non seulement l’un des plus grands disques de soul et de rhythm and blues de l’histoire, mais aussi l’un des documents les plus importants de cette période extraordinaire où la musique noire américaine était au coeur des luttes pour les droits civiques et la dignité humaine.
La voix qui portait tout un peuple
Quand Jerry Wexler amène Aretha Franklin en janvier 1967 dans les studios FAME de Muscle Shoals, en Alabama, il sait qu’il tient quelque chose d’exceptionnel. Franklin vient de quitter Columbia Records après neuf ans de collaborations brillantes mais frustrantes, où ses producteurs n’avaient jamais su vraiment exploiter l’étendue de son talent. Chez Atlantic, avec Wexler, tout va changer. La première session à Muscle Shoals, malgré une soirée tumultueuse qui se termine prématurément à cause d’un incident impliquant le mari d’Aretha et l’un des musiciens du studio, produit I Never Loved a Man the Way I Love You, premier hit majeur qui annonce la révolution à venir. Pour Lady Soul, enregistré principalement à New York avec les musiciens de Muscle Shoals qui font le voyage spécialement, le niveau est encore plus haut.
L’album s’ouvre sur Chain of Fools, l’un des morceaux de soul les plus électrisants jamais enregistrés sur disque. Aretha est arrivée en studio avec l’arrangement déjà dans la tête, selon le témoignage de son arrangeur Arif Mardin, et la version finale, enregistrée en quelques prises, est un modèle d’efficacité rythmique et d’intensité vocale. (You Make Me Feel Like) A Natural Woman, composition de Carole King et Gerry Goffin commandée expressément pour Aretha par Jerry Wexler, est une déclaration d’amour à la vie elle-même, une chanson qui transcende tous les genres pour atteindre quelque chose d’universel. Et puis il y a cet épisode extraordinaire : Eric Clapton, alors au sommet de sa gloire avec Cream, est invité à participer à l’enregistrement de Good to Me as I Am to You. Le guitariste britannique, intimidé par la présence d’Aretha en studio, est incapable de jouer devant elle. Il doit revenir le lendemain, quand la chanteuse est repartie, pour enregistrer sa partie de guitare.
Cet épisode dit tout sur la stature d’Aretha Franklin en 1968. Elle est la reine incontestée de la soul, la voix la plus puissante et la plus expressive de sa génération, et même les plus grands guitaristes du monde se figent en sa présence. Lady Soul comprend également la magnifique Ain’t No Way, composée par sa soeur Carolyn Franklin, et (Sweet Sweet Baby) Since You’ve Been Gone, qui atteindra le top 5 des charts américains. L’album se vendra à plus d’un million d’exemplaires aux États-Unis, un exploit pour l’époque.
« Aretha showed up to sing ‘Chain of Fools’ with the whole arrangement already worked out in her head. She knew exactly what she wanted. That’s what a genius does. » – Arif Mardin, arrangeur
Ce qui rend Lady Soul particulièrement fort dans le contexte de 1968, c’est son timing historique. L’album sort au moment où le mouvement des droits civiques est à son point de crise : Martin Luther King sera assassiné en avril de cette même année, Robert Kennedy en juin. La musique d’Aretha Franklin, qui parle d’amour, de dignité, de force et de résistance, est devenue la bande-son d’une Amérique noire qui se bat pour son humanité. Quand Aretha chante Natural Woman, elle parle pour des millions de femmes qui n’ont jamais eu la chance de dire ce qu’elles ressentent. Quand elle chante Chain of Fools, elle convoque toute la rage et toute la douleur d’une communauté.
L’héritage de Lady Soul est incalculable. Chaque chanteuse de soul, de R&B, de gospel et de pop qui a suivi a dû passer par Aretha, mesurer sa propre voix à l’étalon absolu que représente cet album. De Whitney Houston à Beyoncé, de Mary J. Blige à Adele, toutes ont grandi avec Lady Soul dans les oreilles. C’est la pierre angulaire de la musique populaire américaine du vingtième siècle, le disque que l’histoire a choisi pour incarner tout ce que la soul music peut être quand elle atteint son sommet absolu.
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