1964 •Album

The Zombies

par The ZOMBIES

★★★★☆4,0
Sortie 1964
Genres britpop · pop

La genèse : les morts-vivants de Canterbury qui voulaient changer le monde

Il y a une histoire secrète de la British Invasion que les grandes encyclopédies du rock racontent trop rarement. Une histoire qui ne commence pas à Liverpool ni à Londres, mais dans la ville cathédrale de Canterbury, dans le Kent. Une histoire qui met en scène non pas des blousons de cuir et des coiffures rebelles, mais des étudiants studieux, des amateurs de jazz, des passionnés d’harmonie vocale qui s’appelaient The Zombies, les Zombies, avec un sens de l’humour discutable mais une vision musicale absolument hors du commun.

Formés en 1961 au St Albans County Grammar School, les Zombies, Rod Argent aux claviers, Colin Blunstone au chant, Paul Atkinson à la guitare, Chris White à la basse, Hugh Grundy à la batterie, avaient remporté un concours musical organisé par le journal Evening News en 1964, avec à la clé un contrat d’enregistrement chez Decca. Un vrai conte de fées. Sauf que les Zombies n’avaient rien d’une histoire ordinaire.

Rod Argent, leur leader musical de fait, était un prodige. À dix-huit ans, il écrivait des chansons avec une maturité harmonique qui stupéfiait les producteurs de Decca habitués aux structures simples couplet-refrain de la pop de l’époque. Colin Blunstone possédait une voix d’une pureté angélique, fragile et intense à la fois, une voix qui semblait flotter au-dessus de la musique plutôt que d’y prendre appui. Et ensemble, ces cinq garçons créaient quelque chose qui n’existait pas encore : une pop britannique sophistiquée, influencée par le jazz modal, les harmonies vocales des Beach Boys et le blues de Chicago, mais synthétisant le tout dans un son immédiatement reconnaissable.

Leur premier album éponyme, sorti en 1964 sur Decca, est une déclaration d’identité totale. Pas de compromis. Pas de calcul commercial évident. Juste les Zombies tels qu’ils étaient, étranges, beaux, intemporels.

The Zombies en 1965 - Rod Argent, Colin Blunstone, Paul Atkinson, Chris White, Hugh Grundy
The Zombies en 1965, Chris White, Rod Argent, Colin Blunstone, Paul Atkinson, Hugh Grundy

Les morceaux : la mélancolie pop comme art majeur

L’album s’ouvre avec She’s Not Thereet là, ami lecteur, tu peux t’arrêter. Cette chanson seule justifie l’existence du groupe. Écrite par Rod Argent en une nuit d’insomnie, elle est l’une des chansons pop les plus parfaites jamais enregistrées sur le sol britannique. L’intro de piano modale, un arpège qui circule autour d’un accord mineur comme un papillon autour d’une flamme, pose immédiatement un climat qu’aucun de leurs contemporains n’avait encore atteint. Ce n’est pas du rock. Ce n’est pas du R&B. C’est quelque chose de nouveau, quelque chose de plus mélancolique, de plus cérébral, de plus subtil.

La voix de Blunstone entre avec cette douceur désarmante qui cache une intensité redoutable. « Well no one told me about her, the way she lied… » Ces quelques mots, et tu es dedans. Piégé. La chanson te tient jusqu’à la fin, avec cet arrangement dépouillé, piano, guitare, basse, batterie, qui prouve qu’en pop, moins est souvent plus.

You Make Me Feel Good et I Don’t Want to Know montrent que le groupe maîtrise également le R&B enjoué, mais sans jamais perdre cette teinte particulière qui colore tout ce qu’ils touchent. Même dans les morceaux joyeux, il y a chez les Zombies une légère ombre qui plane, comme si la mélancolie était leur condition naturelle.

« She’s Not There n’était pas une chanson calculée. C’était une chanson vraie. Et les chansons vraies, ça s’entend. »

Rod Argent

Summertime de Gershwin est abordée avec une dévotion jazz palpable, et l’interprétation de Blunstone est bouleversante. Sa voix donne à ce standard une fragilité nouvelle, comme s’il chantait d’un endroit très intime, très personnel. Gershwin aurait aimé, j’en suis convaincu.

Work ‘n’ Play est une petite merveille de construction instrumentale où Argent peut montrer l’étendue de sa technique pianistique, ses racines dans le jazz de Ramsey Lewis et de Dave Brubeck. You’ve Really Got a Hold on Me de Smokey Robinson est reprise avec classe et feeling. It’s Alright with Me confirme l’amour du groupe pour le Great American Songbook. Les Zombies étaient des gens cultivés, et ça s’entend.

Les coulisses : Decca, les fous de Canterbury et la naissance d’un chef-d’œuvre méconnu

La genèse de cet album chez Decca est une histoire à la fois classique et ironique. Decca Records, rappelons-le, est le label qui avait refusé les Beatles en janvier 1962, une erreur dont l’histoire se souvient avec cruauté. Quand Decca signa les Zombies deux ans plus tard, le label cherchait à rattraper son retard sur ce nouveau rock britannique qui envahissait les charts.

Mais les Zombies n’étaient pas des Beatles. Ils n’avaient ni la jovialité communicative des Fab Four ni le sex-appeal rebelle des Stones. Ils étaient plus étranges que ça, plus discrets, plus cérébraux. Et Decca, qui avait signé le contrat dans l’enthousiasme du concours gagné, ne savait pas vraiment quoi faire d’eux.

Les sessions d’enregistrement de l’album se sont déroulées en 1964 dans les studios Decca de Broadhurst Gardens à Londres. Le producteur Ken Jones leur a laissé une liberté relative, reconnaissant que le groupe savait exactement ce qu’il voulait faire. Rod Argent avait déjà les arrangements en tête, Colin Blunstone savait d’instinct comment poser sa voix, et le groupe avait été suffisamment rodé sur scène pour que les prises soient efficaces.

Ce qui est remarquable dans ces sessions, c’est la cohérence du son. Pas d’essais tâtonnants, pas de bricolages. Une vision claire, exécutée avec une précision qui dément l’âge des musiciens. Rod Argent avait dix-neuf ans. Colin Blunstone en avait dix-neuf aussi. Et pourtant, cet album sonne comme l’œuvre d’artistes mûrs, conscients de leurs forces et de leurs limites.

The Zombies 1966 - publicité Parrot Records dans Billboard magazine
The Zombies en 1966, publicité Parrot Records parue dans Billboard magazine

L’héritage : les morts-vivants qui ne mourront jamais

Le paradoxe des Zombies, c’est que leur plus grand chef-d’œuvre, Odessey and Oracle, sorti en 1968, est arrivé après la dissolution du groupe. Les cinq garçons de Canterbury s’étaient séparés sans vraiment connaître le succès qu’ils méritaient, laissant derrière eux quelques singles et cet album de 1964 qui avait réussi à se faire remarquer grâce à She’s Not There (numéro deux aux États-Unis, numéro douze au Royaume-Uni) mais qui n’avait pas propulsé le groupe vers la stratosphère.

Le temps, cependant, a rendu justice. She’s Not There reste l’une des chansons les plus reprises de la décennie, Santana en a fait une version célèbre en 1977, d’innombrables artistes lui ont rendu hommage. L’album de 1964 est aujourd’hui reconnu comme un classique, un document sonore d’une originalité rare dans la production britannique de l’époque.

Et surtout, l’approche des Zombies, cette façon d’intégrer le jazz modal dans la pop, d’utiliser des harmonies vocales complexes sur des structures R&B, de traiter la mélancolie non comme un défaut mais comme une esthétique, a été profondément influente. On en entend les échos chez Burt Bacharach, chez Prefab Sprout, chez Crowded House, chez toute une tradition de pop sophistiquée qui préfère la nuance à la brutalité.

Aujourd’hui, Rod Argent et Colin Blunstone jouent encore ensemble sous le nom des Zombies. Ils ont récemment été intronisés au Rock and Roll Hall of Fame. La justice, parfois, finit par arriver.

Mais avant les Hall of Fame et les récompenses tardives, il y avait cet album. Cinq garçons et leurs chansons. Une voix angélique et un piano modal. Et quelque part dans la ville cathédrale de Canterbury, l’ombre d’une chanson qui ne voulait pas mourir.

She’s Not There. Mets-la. Et dis-moi que tu ne frissonnnes pas.

— Discographie —

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