Crimson & Clover
Crimson and Clover, Tommy James and the Shondells (1968) : L’album psychédélique qui s’est fabriqué lui-même
Décembre 1968. Tommy James a vingt ans. Depuis son succès fulgurant avec « Hanky Panky » en 1966, il a enchaîné les hits avec les Shondells, des pop songs bien construites qui tournent en boucle sur les radios AM américaines. Mais Tommy James veut autre chose. Il veut expérimenter. Il veut contrôler. Et quand Roulette Records, son label, lui accorde enfin la liberté artistique qu’il réclame depuis des mois, il va en profiter pour enregistrer l’album le plus singulier de sa carrière : Crimson and Clover, sixième disque des Shondells et premier qu’ils produisent eux-mêmes.
Le wobble et la wah-wah : l’art de l’accident érigé en méthode
L’histoire de la chanson-titre « Crimson and Clover » commence dans le sous-sol de Tommy James, où le chanteur-compositeur bricolait avec son équipement d’enregistrement à une heure avancée de la nuit. La mélodie était simple, presque enfantine : deux accords, une ligne de basse hypnotique, une progression harmonique qui revient inlassablement sur elle-même comme une comptine. C’est dans la production que James allait faire la différence.
L’effet « wobble » de la voix sur la chanson fut découvert par accident quand James passa sa voix à travers un générateur de vibrato mal réglé. Au lieu de corriger l’erreur, il décida de la garder, reconnaissant dans ce tremblement involontaire quelque chose d’hypnotique et de parfaitement adapté à l’atmosphère psychédélique qu’il cherchait. La version longue de la chanson, cinq minutes et demie, fut élaborée sur suggestion des radios qui voulaient quelque chose de plus substantiel : James reprit les deux premières strophes sans chant, les superposa de solos de guitare en acier de son guitariste Ed Gray, et ajouta une finale d’une minute à la pédale wah-wah qui transformait le morceau en voyage hypnotique.
La maquette de la chanson fut envoyée par inadvertance à une radio locale, qui la diffusa immédiatement. L’accueil du public fut si immédiat et si enthousiaste que Roulette dut précipiter la sortie officielle. « Crimson and Clover » atteignit la première place du Billboard Hot 100 en février 1969, y resta deux semaines, et devint l’un des plus grands succès commerciaux de la fin des années soixante aux États-Unis.
L’album qui l’accompagne est un document fascinant sur la transformation d’un groupe de pop commerciale en expérimentateurs psychédéliques. « Crystal Blue Persuasion », l’autre grand succès du disque, atteint la deuxième place des charts et devient l’une des chansons les plus associées à l’été 1969. Ses harmonies vocales et son groove hypnotique doivent autant aux Beach Boys qu’aux Mamas and the Papas, mais les intégrent dans un cadre sonore qui appartient entièrement aux Shondells de 1968.
La nature de l’époque se reflète dans un détail pittoresque : le groupe venait d’accompagner le vice-président Hubert Humphrey pendant sa campagne présidentielle de 1968, et Humphrey leur rendit la pareille en rédigeant les notes de pochette de Crimson and Clover. Un vice-président américain signant les liner notes d’un album psychédélique. 1968 était vraiment une année comme les autres.
« ‘Crimson and Clover’ fut une révélation pour moi. J’ai réalisé que je pouvais faire quelque chose de complètement différent de ce qu’on attendait de moi. Le wobble de la voix était un accident, mais c’est souvent les accidents qui produisent les meilleures choses. » Tommy James, sur l’enregistrement de Crimson and Clover
La version originale de la chanson a été reprise par des dizaines d’artistes à travers les décennies, de Joan Jett and the Blackhearts (dont la version hard rock de 1982 atteignit également les charts) à Tina Turner. Chaque interprétation révèle quelque chose de différent dans une chanson qui a la particularité d’être à la fois simple et mystérieuse, accessible et étrange. Cette ambivalence est la marque des grandes compositions pop, et Tommy James l’a capturée parfaitement dans ce moment de grâce de 1968 où il décida de faire confiance à ses accidents.
Crimson and Clover reste l’oeuvre la plus personnelle et la plus aventureuse de Tommy James, le disque où le chanteur de Niles, Michigan, trouva sa propre voix en cessant d’écouter les prescriptions commerciales de son label et en suivant son intuition musicale. L’album atteint le huitième rang du Billboard 200 et confirma que le psychédélisme n’était pas une mode réservée aux groupes californiens, mais une attitude, un état d’esprit, une façon d’entendre le monde qui pouvait éclore partout où un musicien décidait d’ouvrir les yeux et d’écouter ses propres accidents.
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