Laughing Cavalier
La Belgique n’est pas spontanément associée au rock psychédélique des années soixante , et pourtant, c’est de Bruxelles que vient l’un des singles les plus étranges et les plus envoûtants de cette époque : « Daydream » de Wallace Collection, sorti en 1969. Un single qui monte au numéro 1 en Belgique et fait des apparitions dans plusieurs charts européens , et un groupe dont l’histoire est aussi fascinante que méconnue.
Wallace Collection est formé autour de Raymond Vincent, multi-instrumentiste et compositeur principal, et d’un groupe de musiciens belges qui ont assimilé les influences pop et psychédéliques britanniques tout en conservant quelque chose d’ancré dans leur culture d’origine. Le nom du groupe est une référence à la Wallace Collection, le musée londonien qui abrite une collection d’art de la Renaissance et du baroque, dont le célèbre tableau « Le Cavalier Rieur » de Frans Hals , d’où l’album Laughing Cavalier tire son titre.
« Daydream », qui ouvre l’album, est une perle de pop orchestrée , une mélodie inoubliable portée par des cordes luxuriantes et une voix douce qui semble venir d’une autre époque. Ce n’est pas du psychédélisme au sens d’un son distordu ou d’un texte absurde , c’est du psychédélisme au sens d’une légèreté onirique, d’une façon de suggérer le rêve éveillé avec les moyens les plus classiques. La comparaison avec certaines productions de Scott Walker n’est pas fortuite.
Raymond Vincent joue de la trompette, de la guitare, du piano , sa polyvalence instrumentale donne aux arrangements de l’album une cohérence organique qu’on n’obtient que quand un seul esprit musical contrôle tous les éléments. Les arrangements de cordes , somptueux, riches, presque excessifs dans leur générosité , sont la marque sonore du groupe, ce qui distingue Wallace Collection de presque tous leurs contemporains.
L’album Laughing Cavalier développe ce son au-delà du single , des compositions qui explorrent différentes facettes de la même sensibilité, toujours dans ce registre baroque-pop d’une élégance qui n’appartient à aucune tradition nationale particulière mais semble venir de toute l’Europe à la fois.
Le groupe se dissoudra au début des années soixante-dix sans avoir réussi à reproduire le succès de « Daydream ». Raymond Vincent continuera à travailler dans la musique , compositions pour la télévision, productions pour d’autres artistes , mais l’éclat particulier de ce single et de cet album ne reviendra jamais.
« Daydream » est devenu au fil des années une sorte de mystère pop , une chanson qu’on entend et qu’on ne peut pas classer, qui semble venir d’ailleurs et d’un autre temps. Sa présence dans des compilations de pop baroque des années soixante, sa redécouverte dans les années quatre-vingt-dix par les amateurs de lounge et d’exotica, sa survie dans les playlists des connaisseurs , tout cela parle de sa qualité singulière.
L’histoire de Wallace Collection est aussi celle d’une époque où les charts européens pouvaient encore accueillir des groupes de pays inattendus, des sons qui ne ressemblaient à rien de déjà catalogué. Un groupe belge pouvait avoir un numéro 1 en 1969 avec une chanson orchestrée d’une élégance exquise , c’est quelque chose d’impossible à imaginer dans le paysage musical mondialisé d’aujourd’hui.
Laughing Cavalier est un album de curiosités et de beautés, un objet musical qui appartient à son moment tout en semblant intemporel. Pour les collectionneurs de pop des années soixante et pour les amateurs de sons rares et inclassables, c’est un trésor. Un cavalier qui rit, effectivement , d’un sourire tranquille et légèrement mystérieux qui n’a pas besoin d’explication.
La Belgique, qui a aussi produit Jacques Brel et plus tard Plastic Bertrand et Stromae, a une tradition musicale plus riche qu’on ne le croit souvent. Wallace Collection s’inscrit dans cette tradition de la surprise belge , le pays plat et doux qui produit des artistes d’une originalité tranquille et durable.
Le contexte musical belge de 1969 est difficile à reconstituer sans se plonger dans les archives de la presse musicale de l’époque. La Belgique avait une industrie du disque active mais largement dominée par les importations françaises et britanniques. Les groupes locaux devaient soit imiter les modèles étrangers soit trouver quelque chose d’assez original pour se distinguer. Wallace Collection a choisi la deuxième voie avec une élégance rare.
La réception de « Daydream » dans différents pays d’Europe dit quelque chose d’intéressant sur la façon dont la musique circule à cette époque. Un groupe belge peut faire un hit en Angleterre, en Allemagne, en France, en Italie , les frontières linguistiques et nationales sont moins imperméables pour la musique instrumentale ou semi-instrumentale. « Daydream » franchissait toutes ces frontières avec la même facilité, portée par une mélodie universellement accessible.
La question de l’identité culturelle d’un groupe belge qui enregistre en anglais et s’inspire de la pop orchestrée londonienne est intéressante. Wallace Collection n’est ni vraiment belge ni vraiment britannique , ils habitent un espace intermédiaire qui est peut-être le plus européen de tous. Cet entre-deux culturel, loin d’être un handicap, leur donne une liberté créative particulière.
« Daydream » restera la chanson par laquelle on se souvient de Wallace Collection, mais l’album entier mérite l’écoute. Raymond Vincent est un compositeur de mélodies d’une intelligence et d’une sensibilité que le format pop permettait rarement d’exprimer pleinement. Cet album, dans son élégance discrète, est la preuve que l’Europe de 1969 pouvait produire de la pop d’une qualité comparable aux meilleurs travaux britanniques ou américains.
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