J. Geils Band, 1972. Detroit. Le Michigan Palace, ce théatre en décrépitude qui sera immortalisé la même année par Iggy Pop et les Stooges sur « Metallic KO ». La J. Geils Band monte sur scène devant un public de Detroit qui n’a pas froid aux yeux, et enregistre ce qui va devenir l’un des albums live les plus célèbres du rock and roll américain.
Peter Wolf est le chanteur et le showman, un personnage né pour la scène, dont l’énergie est de celles qui font sortir les gens de leurs sièges avant même que la musique ne commence. Il parle, il bouge, il interpelle le public, il crée ce lien direct entre la scène et la salle qui est le propre des grands performeurs. Avant de rejoindre la J. Geils Band, il animait une émission de radio à Boston sous le nom de Woofa Goofa, et on entend dans sa façon de parler au public cette experience de quelqu’un qui sait comment tenir une attention.
J. Geils lui-même est le guitariste du groupe, mais attention : il n’est pas le guitariste soliste. Ce rôle revient à Magic Dick, le souffleur d’harmonica dont le jeu est l’un des sons les plus distinctifs du rock américain des années soixante-dix. Magic Dick joue de l’harmonica comme si c’était une guitare électrique : avec du vibrato, avec de la distorsion, avec des bends qui font mal dans le bon sens. Danny Klein à la basse, Seth Justman aux claviers, Peter Wolf au chant, Stephen Bladd à la batterie : une machine parfaitement huilée, rodée par des centaines de concerts.
« Looking for a Love » est la chanson d’ouverture de « Full House » et elle résume l’ambition du groupe : prendre la soul et le rhythm and blues américains, les amplifier électriquement, les jouer avec une énergie de rock and roll et les offrir à un public blanc de Détroit. La formule n’est pas nouvelle en soi, mais la J. Geils Band la pratique avec une conviction et une technique qui la rendent indiscutablement efficace.
« Whammer Jammer » est le morceau qui appartient entièrement à Magic Dick. Une explosion d’harmonica sur un groove funky, avec Peter Wolf qui présente son souffleur avec la dévotion d’un fan avant même que la musique commence. Le public de Détroit l’acclame avec une familiarité qui montre à quel point ces concerts sont devenus des rituels, des événements attendus et réclamés par ceux qui ont déjà vu le groupe.
« First I Look at the Purse » est une reprise du groupe soul Contours, une chanson de 1965 qu’on associe surtout à Motown mais que la J. Geils Band traite avec une irreverence affectueuse et une énergie blues rock qui lui donne une vie nouvelle. Le dialogue entre Wolf et le public sur les introductions de chansons est une part essentielle de l’experience live du groupe : le concert est aussi une conversation, une serie de blagues partagées, de références communes.
La production live de « Full House » est exemplaire pour son époque. Bill Szymczyk, qui produira aussi les Eagles, enregistre le concert avec une clarté qui permet d’entendre chaque instrument sans que rien ne soit sacrifié à la puissance d’ensemble. On entend Magic Dick respirer entre deux phrases d’harmonica. On entend la salle répondre à Peter Wolf. On entend le groupe qui s’amuse, et cet amusement est contagieux à travers les décennies.
La J. Geils Band est un groupe qui a choisi de ne pas choisir : ni la sophistication du jazz-rock, ni le minimalisme du blues pur, ni le glam qui triomphe à Londres. Ils font du rock and roll de scène, avec du coeur et de la technique, pour un public qui veut être divertis et ne se contente pas de n’importe quoi. Cette position de milieu de spectre leur a attiré une honnêteté critique parfois mitigée mais un public d’une fidélité remarquable.
En 1981, le groupe connait le succès commercial qu’il cherchait depuis dix ans avec « Centerfold » et l’album « Freeze Frame ». Mais les fans de la première heure préfèrent souvent les albums de la première période, quand la J. Geils Band était un groupe de scène avant tout, avant que la formule radio-friendly ne prenne le pas. « Full House » est le document parfait de cette première époque, capturé à Detroit un soir de 1972 avec toute la chaleur et la vérite que la scène peut donner.
La J. Geils Band anticipe quelque chose qui ne deviendra évident que plus tard : le retour au rhythm and blues authentique comme réaction contre la sophistication parfois stérile du rock progressif. Pendant que Yes construit ses cathédrales musicales et que Emerson Lake and Palmer convoque Mussorgsky et Bartók, la J. Geils Band joue des reprises de soul des années soixante dans des clubs de Boston avec une énergie de rue qui rappelle que le rock and roll est né dans des salles de bal, pas des conservatoires.
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