Children of the Future
1968. San Francisco est la capitale du monde. Les hippies ont pris d’assaut Haight-Ashbury, la contre-culture pulse à chaque coin de rue, et dans cette effervescence unique dans l’histoire du rock, un jeune Texan aux yeux de biche et à la guitare précise comme un scalpel enregistre à Londres son premier album. Steve Miller a vingt-cinq ans, une vision claire et un talent encore plus grand. « Children of the Future » n’est pas un disque ordinaire. C’est un manifeste psychédélique que la côte West américaine attendait sans le savoir.
L’album est enregistré aux Olympic Studios de Londres, les mêmes studios qui ont vu naître « Their Satanic Majesties Request » des Stones et « Are You Experienced » de Jimi Hendrix. A la production, Glyn Johns, le même ingénieur du son qui travaillera plus tard avec Led Zeppelin et The Eagles. Ce n’est pas un hasard si « Children of the Future » sonne si particulier pour l’époque : c’est le fruit d’une rencontre entre l’énergie brute de San Francisco et le professionnalisme british du studio londonien. La recette est explosive.
La face A de l’album original est une suite psychédélique continue de vingt minutes, une seule pièce en cinq mouvements intitulée « Children of the Future / Pushed Me to It / You’ve Got the Power / In My First Mind / The Beauty of Time Is That It’s Snowing (Psychedelic B.B. King) ». Cette audace structure narrative est sans précédent pour un groupe de rock à sa première sortie. Miller ne veut pas faire des singles, il veut faire de la musique, et la différence est immense. Le blues de B.B. King transmuté par les filtres psychédéliques de 1968, c’est vertigineux.
Dans le groupe, un jeune guitariste du nom de Boz Scaggs. Oui, ce même Boz Scaggs qui deviendra une star du rock mélodique dans les années 70 avec « Lido Shuffle » et « We’re All Alone ». A l’époque, c’est le meilleur ami de Miller, qui a insisté pour l’intégrer au groupe. Scaggs chante sur certains titres, joue de la guitare rythmique, et amène une énergie fraternelle au projet. Il partira après le deuxième album pour entamer sa carrière solo, laissant Miller continuer seul son aventure musicale.
La face B, avec des chansons plus courtes et plus accessibles comme « Sittin’ in Circles » et « Roll With It », montre un autre visage du Steve Miller Band : celui d’un groupe pop capable d’écrire des mélodies qui restent en tête. « Baby’s Callin’ Me Home » est particulièrement émouvant, une ballade blues où la voix de Miller prend des couleurs inattendues. On entend ici le futur auteur de « The Joker » et « Fly Like an Eagle » se chercher, expérimenter, trouver sa route dans le labyrinthe de la création.
L’album bénéficie d’une technologie d’enregistrement alors à la pointe. Glyn Johns utilise les toutes nouvelles tables de mixage 16 pistes, permettant une superposition de couches sonores que les groupes de rock commençaient à peine à explorer. Les effets de flanger, de phaser et de réverbération sont utilisés avec un dosage parfait, jamais au détriment de la musique. Miller est un perfectionniste en studio, capable de passer des heures sur une prise de guitare pour obtenir exactement le son qu’il entend dans sa tête.
Capital Records, qui signe le groupe, ne sait pas vraiment quoi faire de cet album ambitieux. La promotion est timide, la sortie presque confidentielle. Pourtant, dans les clubs de San Francisco, dans les free concerts de Golden Gate Park, le Steve Miller Band est une valeur sûre. Le groupe joue avec une énergie scénique que les disques ne capturent qu’imparfaitement. Steve Miller est ce type de musicien qui grandit sur scène, qui se nourrit du contact avec le public, qui transforme chaque concert en cérémonie.
Il faudra attendre « The Joker » en 1973 pour que le grand public américain découvre enfin Steve Miller. Mais pour les amateurs de rock psychédélique et de blues électrique, « Children of the Future » reste un trésor caché, un disque inaugural d’une richesse rare. Les fans de la première heure qui l’ont découvert lors de sa sortie en 1968 savent qu’ils ont vécu quelque chose d’unique. Ces enregistrements gardent intacte leur fraîcheur, leur audace, leur liberté absolue.
Fun fact : l’album a été enregistré en trois semaines à Londres, un rythme qui ferait rire la plupart des groupes d’aujourd’hui mais qui était normal à l’époque où les Beatles enregistraient un album en deux jours. Glyn Johns raconte que Steve Miller était le musicien le plus préparé qu’il ait jamais vu en studio. Chaque arrangement était écrit avant d’entrer en cabine, chaque solo répété cent fois. Cette rigueur mêlée d’une liberté créatrice totale est le secret du charme particulier de « Children of the Future ».
Plus de Steve MILLER BAND
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration


