1970 Album

H to He, Who Am the Only One

par VAN DER GRAAF GENERATOR

4,0
Sortie 1970

Van der Graaf Generator. Londres, 1970. Charisma Records, le label qui a aussi signe Genesis et Rare Bird, accueille dans son catalogue ce groupe qui ne ressemble a rien d’autre dans le paysage du rock britannique de l’epoque. « H to He, Who Am the Only One » est leur troisieme album et le premier ou la formule sonore du groupe se revele completement. Un rock progressif litteraire, harmoniquement complexe, theatralement intense, qui place la voix extraordinaire de Peter Hammill au centre d’un ouragan musical.

Le titre fait reference a la fusion nucleaire, ce processus par lequel les atomes d’hydrogene se transforment en atomes d’helium au coeur des etoiles. C’est un titre typique de Peter Hammill : precis, scientifique, et pourtant charge d’une poesie cosmique qui dit quelque chose sur la nature de la transformation et de l’identite. « Who Am the Only One » renvoie a la solitude de l’etoile au coeur de son propre processus de fusion. C’est de la philosophie en titre d’album.

Peter Hammill est l’ame et le cerveau du groupe. Ne a Ealing en 1948, il ecrit tous les morceaux, en assume les paroles d’une densite litteraire rare, chante avec une voix qui peut passer du murmure le plus fragile au cri le plus dechire en quelques secondes. Sa technique vocale est sans equivalent dans le rock progressif de l’epoque. Il a etudie la philosophie et la litterature avant la musique, et cela s’entend. Ses textes ne sont pas des ornements, ce sont des architectures.

Hugh Banton aux claviers est le second pilier du groupe. Son orgue Hammond est joue avec une densite harmonique qui n’a rien a voir avec l’usage qu’en font la plupart des groupes de rock. Banton utilise les pedales de basse pour remplacer un bassiste traditionnel, superpose les registres, cree des textures qui peuvent etre aussi bien massives qu’etherees. Son jeu est irreductible a toute comparaison, tellement il a su developper un style propre.

David Jackson joue du saxophone, parfois deux en meme temps, et de la flute. Ses parties saxophonistiques doivent autant au free jazz d’Ornette Coleman et d’Albert Ayler qu’au rock progressif. Sur certains morceaux, ses deux saxophones jouent des lignes differentes simultanement, creant un dialogue interieur d’une richesse harmonique vertigineuse. Guy Evans a la batterie est un musicien subtil qui sait quand ne pas jouer, ce qui est la qualite la plus difficile a acquerir pour un batteur de rock.

« Killer » est peut-etre le morceau le plus immediement accessible de l’album, une suite en plusieurs parties qui montre le groupe capable de construire une tension narrative sur dix minutes sans jamais perdre l’attention de l’auditeur. L’orgue de Banton installe d’abord un ostinato harmonique sur lequel Hammill commence a chanter avec cette intensite contenue qui va exploser progressivement. Jackson entre avec son saxophone, ajoute une dimension de plus, et le morceau monte vers un climax qui libere toute la tension accumulee.

« House with No Door » est une des grandes chansons de Hammill. Une metaphore de l’isolement interieur, de l’incapacite a communiquer, du sentiment d’etre enferme en soi-meme sans pouvoir sortir ni laisser entrer personne. La musique traduit parfaitement cet etat : les murs harmoniques de l’orgue, la melodie de guitare acoustique qui cherche une sortie, la voix qui alterne entre la resignation et la revolte.

« The Emperor in His War-Room » est une satire du pouvoir sous forme de suite dramatique en deux parties. Les changements de tempo et de dynamique y sont particulierement spectaculaires, le groupe passant de passages presque lyriques a des explosions instrumentales d’une ferocite remarquable. C’est du theatre musical d’une ambition totale.

Tony Stratton-Smith, fondateur de Charisma Records, avait un talent particulier pour reconnaître les artistes qui operaient en dehors des categories etablies. Van der Graaf Generator etait evidemment invendable en single radio, inplacable dans les formats commerciaux de l’epoque. Stratton-Smith s’en moquait. Il croyait dans la qualite intrinseque de la musique et savait qu’un public existait, patient et curieux, pret a s’investir dans une ecoute serieuse. Il avait raison.

Van der Graaf Generator est reste relativement confidentiel en Grande-Bretagne mais a trouve en Italie un public fervent et durable. Le rock progressif italien des annees 1970, avec des groupes comme PFM, Banco del Mutuo Soccorso et Le Orme, a ete directement influence par la complexite harmonique et l’ambition theatrale de ce groupe britannique. C’est une forme de reconnaissance internationale qui dit quelque chose sur la capacite de la grande musique a traverser les frontieres geographiques et culturelles.

Sur X : @vdgg

La note des passionnés

4,0 /5

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