Renaissance, Renaissance (1969) : l’album qui a invente le folk-classique progressif
La dissolution des Yardbirds en 1968 n’est pas seulement la fin d’un groupe. C’est la liberation de deux musiciens, Keith Relf et Jim McCarty, vers un projet qui n’aurait pas pu exister a l’interieur du cadre du blues-rock de leur ancien groupe. Renaissance, qu’ils fondent avec Jane Relf, la soeur de Keith, John Hawken aux claviers et Louis Cennamo a la basse, est une vision entierement differente de ce que le rock peut etre : une musique qui prend ses racines dans la tradition classique europeenne et la chanson folk medievale, qui se sert du rock comme vehicule mais dont les harmonies et les structures appartiennent a un monde beaucoup plus ancien et beaucoup plus riche en histoire. L’album debut auto-intitule, publie en 1969 sur Island Records, est l’oeuvre la plus coherente et la plus belle de ce premier Renaissance, avant que la formation ne change et que le groupe ne parte dans des directions musicales differentes.
Jane Relf est la voix de cet album, et quelle voix. Soprano lyrique d’une purete et d’une justesse exceptionnelles, elle chante ces chansons folk et classiques avec une conviction et une maitrise qui font immediatement penser aux grandes chanteuses de la tradition classique plutot qu’aux chanteuses de rock contemporaines. Sa voix n’est pas amplifiee pour compenser les faiblesses : elle est amplifiee pour partager les forces. John Hawken aux claviers apporte la dimension symphonique qui caracterise le son de Renaissance : des arrangements de piano et d’orgue qui construisent des textures harmoniques riches, presque orchestrales, dans lesquelles la voix de Jane flotte comme un instrument de plus parmi les autres.
Kings and Queens et la chanson medievale electrifiee
« Kings and Queens » est la piece maitresse de l’album, une composition de Keith Relf et Jim McCarty qui synthetise parfaitement la vision de Renaissance. Des harmonies vocales qui appartiennent a la polyphonie medievale, des guitares acoustiques qui auraient pu sonner dans un manoir du XVe siecle, et une section rythmique qui ancre tout cela dans un present reconnaissable sans jamais trahir la source historique de l’inspiration. C’est une chanson qui existe simultanement dans plusieurs siecles, qui refuse de choisir entre le passe et le present et qui trouve sa beaute precisement dans ce refus. « Island » est plus intime, plus folk, avec une delicatesse de touche qui rappelle Fairport Convention ou le Pentangle, mais avec une composante classique que ces groupes n’ont pas tout a fait.
Keith Relf, qui a ete le chanteur et l’harmoniciste des Yardbirds, est ici principalement compositeur et guitariste. Sa contribution a l’ecriture des chansons de Renaissance est fondamentale, mais il laisse sa soeur occuper l’avant-scene vocale avec une generosite artistique remarquable. Ce retrait volontaire au profit d’une voix plus adaptee a la vision musicale du groupe est un exemple rare de maturite artistique dans un milieu ou les ego createurs ont tendance a occuper tout l’espace disponible. Keith Relf savait que Jane etait la voix juste pour ce projet. Il avait raison, et cette clairvoyance est l’une des decisions artistiques les plus importantes de toute cette periode du rock britannique progressif.
La trajectoire de Renaissance apres cet album sera marquee par des changements importants dans la formation. Keith Relf quitte le groupe, remplace par d’autres chanteurs. La vision musicale evolue, s’enrichit, mais aussi se modifie dans des directions que les fondateurs n’avaient peut-etre pas prevues. Keith Relf mourra tragiquement en 1976 dans un accident domestique, emportant avec lui une part irremplacable de l’histoire du rock britannique des annees 60. Cet album de debut de Renaissance est son testament le plus intime et le plus musical, le document ou sa vision est exprimee avec le plus de purete et le moins de compromis. Une oeuvre belle, sereine et profondement originale, qui reste un des debuts les plus remarquables de toute la scene progressives britannique.
L’influence de cet album sera plus souterraine que declaree. Les groupes de folk progressif des annees 70, les artistes qui melangent musique medievale et rock electricite, ceux qui cherchent dans l’histoire de la musique europeenne des ressources pour enrichir leur vocabulaire contemporain : tous doivent quelque chose a ce premier album de Renaissance, meme s’ils ne le savent pas toujours. C’est le sort des oeuvres fondatrices : elles disparaissent dans ce qu’elles ont cree.
Il faut replacer l’album de debut de Renaissance dans le contexte plus large de la transformation du rock britannique de la fin des annees 60. Les Yardbirds, dont Keith Relf et Jim McCarty sont les anciens membres, etaient l’un des groupes les plus importants de la scene blues-rock londonienne des annees 60, ayant successivement employe Eric Clapton, Jeff Beck et Jimmy Page comme guitaristes principaux. Cette genealogie impressionnante donne a Renaissance une legitimite et une credibilite que peu de groupes debutants pouvaient revendiquer. Mais ce qui est remarquable dans le choix artistique que font Relf et McCarty avec Renaissance, c’est precisement le rejet de cet heritage. Plutot que de capitaliser sur la reputation des Yardbirds, de faire le groupe qui « continue dans la meme direction mais en mieux », ils choisissent de tout reprendre a zero, de repartir d’une vision entierement differente. Cette rupture courageuse avec l’heritage est peut-etre la decision la plus importante et la plus revelatrice de cet album : un groupe qui choisit de recommencer plutot que de continuer, d’inventer plutot que de capitaliser. C’est dans ces moments de rupture que nait souvent le meilleur art.
« Renaissance a invente quelque chose que personne d’autre ne faisait en 1969. Quelque chose entre le Moyen Age et le rock. Quelque chose de magnifique. » (Robert Plant)
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