Curved Air est l’un des groupes les plus singuliers du rock britannique du début des années soixante-dix, et Phantasmagoria est peut-etre leur album le plus accompli. Le groupe avait déja derrière lui trois albums qui avaient établi leur réputation dans les cercles du rock progressif et de l’art rock anglais : Air Conditioning, Second Album, Phantasmagoria marque une étape dans leur évolution vers quelque chose de plus sombre, de plus complexe, de plus ambitieux.
Sonja Kristina est la voix du groupe, et quelle voix. Dans le paysage du rock britannique de l’époque, dominé par les voix masculines et les esthétiques testosterone, Kristina représente quelque chose d’entièrement différent : une présence féminine forte et originale, pas une figurante décorative mais le centre gravitationnel d’une formation qui tourne autour d’elle. Elle chante avec une intensité dramatique et une intelligence musicale qui lui permettent d’habiter des textes complexes et des arrangements sophistiqués sans jamais perdre le contact avec l’émotion brute.
Darryl Way, le violoniste, apporte a Curved Air sa couleur la plus distinctive. Le violon électrifié dans un contexte de rock progressif n’était pas une idée nouvelle en 1972 – Jean-Luc Ponty et David LaFlamme, entre autres, avaient déja exploré ce territoire – mais Way avait développé un style propre, entre la precisi classique et l’improvisation rock, qui donnait aux arrangements de Curved Air une texture sonique unique.
L’album s’ouvre avec « Marie Antoinette », et le titre dit deja tout : Curved Air aime l’histoire, les personnages historiques, les images gothiques et theatrales. La chanson est une méditation sur la vie et la mort d’une reine, mais traité avec une liberté et une modernité qui empêchent tout academisme. C’est du rock avec une éducation, pas de la musique de musée.
« Puppets » et « Young Mother Earth » montrent le groupe dans ses modes les plus expérimentaux, avec des structures qui s’affranchissent des canons habituels de la chanson pop et des arrangements qui explorent des territories sonores moins balisés. Francis Monkman aux claviers est irréprochable dans ces moments – sa façon de construire des textures et de soutenir les développements mélodiques est l’une des grandes forces du groupe.
« Melinda (More or Less) » est le moment le plus accessible de l’album, une ballade dont le mélodisme est immédiatement séduisant sans sacrifier la sophistication harmonique qui caractérise Curved Air. Kristina y démontre sa capacité a rendre émouvantes des chansons qui auraient pu rester abstraites dans d’autres voix.
Phantasmagoria a souffert d’un problème commercial qui n’avait rien a voir avec sa qualité artistique : le marché du rock progressif britannique était en train de se saturer en 1972, et de nombreux excellents albums ont été noyés dans la concurrence. Curved Air n’avait pas encore le profil commercial de Yes ou de Genesis, et malgré l’excellence de leur production, ils n’ont jamais percé au niveau international que leur talent méritait.
Mais dans les années suivantes, quelqu’un a regardé Curved Air et s’en est souvenu. Stewart Copeland, qui rejoindrait le groupe en 1975, a appris son métier de batteur en partie en regardant comment les formations de rock progressif géraient la complexité rythmique. Et quand il cofonderait The Police avec Sting et Andy Summers en 1977, certaines des leçons apprises dans ces années Curved Air se retrouveraient dans l’ADN d’un des groupes les plus importants de la décennie suivante.
Phantasmagoria reste un album pour amateurs éclairés plutôt qu’un classique de masse. Mais pour ceux qui aiment le rock progressif britannique dans ce qu’il a de plus original et de moins académique, c’est une pièce essentielle du puzzle de l’époque.
Curved Air avait été fondé en 1969 par Stewart Deason (Stewart Copeland’s frère) et s’était rapidement imposé dans la scène underground britannique avec un premier album, Air Conditioning, qui utilisait la notation musicale pour créditer les compositions d’une façon innovante. L’esthétique visuelle du groupe – des pochettes et des présentations visuelles élaborées – anticipait ce que le rock progressif allait faire de la pochette d’album comme objet d’art.
La production de Phantasmagoria, assurée par the group lui-meme avec des assistants techniques, capture le son Curved Air dans sa plénitude : les cordes de Darryl Way ne sont jamais du remplissage décoratif mais des voix a part entière dans les arrangements. Les claviers de Francis Monkman créent des textures harmoniques complexes qui enrichissent les chansons sans les surcharger.
Le contexte de production de l’album était compliqué. Curved Air avait traversé plusieurs changements de formation avant de stabiliser le lineup de Phantasmagoria, et les tensions entre les visions artistiques des différents membres avaient parfois rendu la collaboration difficile. Mais ces tensions ont aussi produit quelque chose de bénéfique : une musique qui ne s’est pas réglée sur une vision unique mais qui contient les traces de plusieurs perspectives réconciliées.
L’influence de Phantasmagoria sur la new wave britannique de la fin des années soixante-dix est documentée mais rarement discutée : des groupes comme Simple Minds et Talk Talk, dans leurs phases les plus ambitieuses, ont absorbé des leçons de Curved Air sur la façon de marier la sophistication harmonique avec l’énergie du rock. C’est le genre d’influence qui se transmet discrètement, sans fanfare, mais qui est réelle.
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