L’invention du rock total
Juin 1966. Frank Zappa a vingt-cinq ans et il a decide que le rock’n’roll tel qu’il existe ne lui suffit pas. Trop bete, trop formaté, trop docile. Freak Out! sort sur Verve Records et c’est une bombe dont personne ne comprend exactement le rayon de destruction au moment de l’explosion. Le premier double album de l’histoire du rock (les Beatles avec le White Album ne viendront qu’en 1968). Soixante-sept minutes de musique qui emprunte au doo-wop, au rhythm and blues, a la musique concrete, a Edgard Varese, aux harmonies vocales des annees 50 et a la satire politique la plus acide.
Zappa a forme les Mothers of Invention dans les clubs des Angeles. Le groupe recrute des marginaux, des malchanceux de la pop, des musiciens trop etranges pour les formations mainstream. Ray Collins au chant, Elliot Ingber et Jim Fielder aux guitares, Roy Estrada a la basse, Jimmy Carl Black a la batterie. Des musiciens qui ont tous un passe de sessions et de semi-echecs. Zappa les transforme en instrument d’une vision totale.

La structure du chaos
« Hungry Freaks, Daddy » ouvre le disque avec une attaque directe sur le conformisme americain. Mais ce n’est pas du rock de protestation classique: c’est plus mechant, plus ironique, plus intellectuellement equipe. Zappa n’est pas un hippie. Il se mefie des hippies autant que des bourgeois. Il se mefie de tout le monde sauf d’Edgard Varese, dont il a decouvert la musique a dix-sept ans dans un article du magazine Look, et de Stravinsky.
« Who Are the Brain Police? » bascule dans une autre dimension: les voix se superposent de maniere atypique, les accords ne resolvent pas comme prevu, le tempo se disloque. On est en 1966, personne ne fait ca dans un contexte rock. Le producteur Tom Wilson, qui avait travaille avec Dylan et le Velvet Underground, est suffisamment ouvert d’esprit pour laisser Zappa faire ce qu’il veut. Le budget est modeste mais Zappa n’a pas besoin d’argent pour etre radical.
La farce et le serieux
« Go Cry on Somebody Else’s Shoulder » est une parodie de doo-wop d’une precision diabolique. Zappa n’imite pas le genre pour s’en moquer: il en comprend les codes assez profondement pour en faire une version qui est a la fois une copie parfaite et une critique incisive. C’est un des paradoxes de toute l’oeuvre Zappa: l’amour sincere de la mauvaise musique et la necessite intellectuelle de la detruire.
« Motherly Love » est une chanson d’amour grotesque qui sonne comme un standard R&B sous substance halluc.inogene. « How Could I Be Such a Fool? » commence comme une ballade de crooner et bifurque vers quelque chose de plus perturbant. Chaque chanson sur cet album est un piege: on croit reconnaitre un genre, et Zappa tire le sol sous les pieds.
Le second LP de Freak Out! monte d’un cran dans l’abstraction. « Return of the Son of Monster Magnet » est une piece de musique concrete de seize minutes qui utilise des percussions, des voix collectives, des bruits de toutes sortes dans un arrangement qui doit plus a Pierre Schaeffer qu’a Chuck Berry. Zappa declare explicitement dans les notes de pochette que cette piece « ne peut etre jouee avec des instruments ». C’est du bluff: il la joue en concert. Mais le bluff est un element essentiel de la methode.
Los Angeles 1966, la cour des miracles
Les notes de pochette de Freak Out! sont un document sociologique en elles-memes. Zappa liste tous les « freak » qui l’ont inspire ou contribue de pres ou de loin au disque: des centaines de noms, des vrais et des inventes, organises en categories satiriques. C’est une oeuvre d’art en soi, un manifeste qui explique que le rock peut etre total, qu’il peut tout inclure, qu’il n’y a pas de limite de contenu ou de forme.
Zappa ecrit dans ces notes: « The Mothers of Invention are ugly people and proud of it. » Une declaration de guerre aux standards physiques de la pop. En 1966, c’est une transgression reelle: le show-business impose ses canons de beaute aussi fermement que les autres canons. Les Mothers sont gros, poilus, mal habillement, indisciplines. Et ils jouent mieux que la plupart des groupes propres du Billboard.
Freak Out! ne se vend pas bien a sa sortie. Les radios ignorent l’essentiel de l’album. La presse est desorientee. Mais il finit par trouver son public dans les universites et les milieux artistiques. Paul McCartney dira plus tard que cet album lui a donne l’idee du concept album, et donc de Sgt. Pepper. Frank Zappa dira que la filiation est exageree. Mais la chronologie est la: Freak Out! juin 1966, Sgt. Pepper juin 1967.
Zappa mourra d’un cancer de la prostate en 1993 a cinquante-deux ans, apres avoir produit plus de soixante albums, compose de la musique orchestrale, temoigne devant le Congres americain contre la censure musicale, et soutenu Vaclav Havel et la revolution de velours tchecoslovaque. La carriere commence ici, dans ce double album bizarre et magnifique, en 1966, quand personne ne savait encore ce que ca allait donner.
Plus de Frank ZAPPA
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration





