Frank Zappa est peut-être l’artiste le plus difficile à placer dans n’importe quelle catégorie que le rock des années soixante ait produit. Pas vraiment du rock, pas vraiment du jazz, pas vraiment de la musique contemporaine , quelque chose qui prend de toutes ces traditions et les recompose selon ses propres règles dans un laboratoire sonore que Zappa dirigeait avec une rigueur de compositeur classique et un humour de satiriste américain. Hot Rats, sorti en octobre 1969, est son premier vrai album solo, et c’est l’un de ses chefs-d’oeuvre.
Enregistré sans les Mothers of Invention , le groupe qu’il avait fondé en 1965 et dissoudra la même année , Hot Rats est plus un album de jazz-rock que n’importe quoi d’autre. Les musiciens qui l’accompagnent sont des musiciens de jazz : Don « Sugarcane » Harris au violon électrique, Ian Underwood aux vents et aux claviers, Paul Humphrey et Ron Selico à la batterie. Le résultat est une musique instrumentale d’une complexité et d’une liberté qui n’a pas d’équivalent dans le rock de l’époque.
« Peaches en Regalia » ouvre l’album , une composition instrumentale d’une richesse orchestrale stupéfiante, avec des modulations harmoniques qui ressemblent plus à Duke Ellington qu’à Led Zeppelin, des changements de tempos inattendus, des textures qui évoluent sur deux minutes et demie sans jamais répéter. C’est un morceau court pour Zappa , il lui en faut généralement plus , mais qui dit tout en peu de temps.
Don « Sugarcane » Harris est le héros méconnu de cet album. Son violon électrique , un instrument rarissime dans le rock de 1969 , joue avec une liberté blues-jazz-rock qui préfigure tout ce que Jean-Luc Ponty fera dans les années soixante-dix. Harris avait une carrière de musicien de R&B derrière lui, et cette formation transparaît dans sa façon de phrasé , ancré dans le groove même quand il improvise dans les registres les plus abstraits.
« Willie the Pimp » est la seule chanson de l’album avec des paroles , chantées par Captain Beefheart, alias Don Van Vliet, vieux ami de Zappa depuis l’adolescence. Sa voix de bluesman brut, grave et rauque, sur le groove funk-blues de la chanson, est l’un des moments les plus jouissifs de l’album. La collaboration Zappa-Beefheart est l’une des grandes partnerships non-official du rock américain , deux génies qui s’admiraient et se disputaient en permanence.
Zappa comme producteur et ingénieur du son est un perfectionniste d’une exigence absolue. Il avait construit son propre studio dans sa maison de Los Angeles pour pouvoir travailler à n’importe quelle heure, sans contraintes de temps ni de budget. Hot Rats porte la marque de cette liberté , c’est un album qui a pris le temps qu’il fallait, qui a été retravaillé jusqu’à ce que chaque détail soit à sa place.
« Son of Mr. Green Genes » et « The Gumbo Variations » sont les deux longues pièces de l’album , des structures d’improvisation guidée dans lesquelles les musiciens explorent des espaces harmoniques prédéfinis avec une liberté et une créativité qui font penser aux grandes sessions de jazz contemporain. Zappa dirige sans diriger , il crée les conditions de l’improvisation et fait confiance à ses musiciens pour remplir l’espace de façon intéressante.
Frank Zappa mourra d’un cancer de la prostate en décembre 1993, à 52 ans. Il laisse derrière lui une discographie de plus de soixante albums , l’une des plus vastes et des plus cohérentes du rock, malgré (ou grâce à) sa diversité stylistique absolue. Hot Rats est régulièrement cité comme son album le plus accessible et le plus parfait , pas parce qu’il est facile, mais parce que sa forme correspond exactement à son contenu, sans surplus ni manque.
La place de Zappa dans l’histoire de la musique est difficile à situer précisément parce qu’il s’est refusé à toute catégorie. Il n’était pas du rock, pas du jazz, pas de la musique classique , mais il connaissait toutes ces traditions plus profondément que la plupart de leurs praticiens. Hot Rats est peut-être l’album où cette connaissance universelle s’exprime le plus librement et le plus joyeusement.
Zappa était aussi un satiriste social acéré , ses paroles, quand il en écrivait, étaient des portraits au vitriol de la médiocrité américaine, de la culture de consommation, du rock business lui-même. Sur Hot Rats, en l’absence presque complète de paroles, cette dimension satirique est absente. Ce qui reste est la pure musique , et elle prouve que Zappa n’avait pas besoin de l’humour pour être grand. La musique seule suffit.
La formation des Mothers of Invention, dissoute en 1969, avait été le premier grand véhicule de la vision de Zappa. Mais en faisant cet album solo, il découvre quelque chose d’important : sa musique est plus libre quand elle n’a pas à porter le message satirique des Mothers. Hot Rats ouvre une voie instrumentale qu’il explorera tout au long des années soixante-dix avec des formations différentes , Waka/Jawaka, The Grand Wazoo, les disques de « jazz » , toujours dans cette direction d’une musique complexe qui ne demande pas à être « comprise » mais simplement écoutée.
La relation de Zappa avec le jazz , à la fois admirative et critique , est particulièrement visible sur Hot Rats. Il admire la liberté d’improvisation du jazz et l’intègre dans ses compositions, mais il refuse la déférence au « swing » ou aux conventions du bebop. Son jazz est déconstruit, réassemblé selon ses propres règles, comme tout ce qu’il touchait. C’est le Zappa dans toute sa cohérence : une intelligence musicale totale qui refuse de s’incliner devant quoi que ce soit, même devant ses propres influences.
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