1972 Album

The Rise and Fall of Ziggy Stardust

par David BOWIE

4,5

David Bowie, 16 juin 1972. La date de sortie de « The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars » ne ressemble à aucune autre dans l’histoire du rock britannique. Ce n’est pas seulement un album qui sort ce jour-là. C’est un personnage qui naît, une époque qui commence, une facon d’être musicien qui n’existait pas avant et qui sera copiée, adaptée, réinterprétée pendant des décennies.

Ziggy Stardust n’est pas David Bowie. C’est le point de départ de toute la comprehension de cet album. Ziggy est un être venu d’ailleurs, une rock star alien, un messager de quelque chose qu’on ne sait pas nommer, à mi-chemin entre le saint et le dieu, entre la victime et le bourreau de lui-même. Bowie a construit ce personnage avec une précision de romancier : Ziggy a une histoire, une trajectoire, un arc narratif. L’album commence avec « Five Years », l’annonce que la Terre en a pour cinq ans avant de disparaître. Il se termine avec « Rock ‘n’ Roll Suicide », la chute finale de la star dévorée par sa propre légende. Entre les deux, tout un opéra en quarante minutes.

Mick Ronson est le héros méconnu de ce disque. Le guitariste de Hull, Yorkshire, joue avec une puissance et une élégance qui font de lui l’un des grands guitaristes de sa génération, et pourtant l’histoire ne lui a pas toujours rendu justice. Sur « Ziggy Stardust », sur « Suffragette City », sur « Hang On to Yourself », Ronson construit des riffs qui sont instantanément reconnaissables, des mélodies de guitare qui portent le poids des chansons avec une aisance qui rend invisible la technique qu’elles requièrent. Ses arrangements de cordes pour « Five Years » sont d’une beauté déchirante.

Le moment qui change tout s’appelle le « Top of the Pops » du 6 juillet 1972. Bowie y interprète « Starman » dans un costume violet à manches coupées, les cheveux rouge cuivré flamboyants, et à un moment du morceau, il passe son bras autour de l’épaule de Ronson avec une intimité qui, à l’écran noir et blanc de millions de téléviseurs britanniques, fait l’effet d’une provocation calculée. Des milliers d’adolescents qui n’avaient jamais eu de modèle pour ce qu’ils ressentaient, leurs perplexités identitaires, leurs attirances qu’ils ne savaient pas nommer, regardent ce moment et comprennent quelque chose. C’est peut-être la minute de télévision la plus importante de l’histoire du rock britannique.

« Starman » elle-même est une chanson d’une perfection pop absolue. La mélodie de la ligne d’accord de guitare acoustique qui ouvre le morceau, la façon dont la voix de Bowie monte dans le refrain, l’image du starman qui attend dans le ciel, trop peur de nous rencontrer mais nous envoyant un signal : c’est une chanson sur l’espoir déguisé en science-fiction, et elle est magnifique.

« Moonage Daydream » est la déclaration de puissance du disque, le morceau qui prouve que derrière les costumes et les personnages il y a une vision musicale solide. Ronson joue un solo qui est pure distorsion contrôlée, Trevor Bolder tient une ligne de basse implacable, Mick Woodmansey frappe ses fûts avec une précision militaire. Bowie chante au centre de tout ça avec la certitude de quelqu’un qui sait exactement ce qu’il veut.

« Lady Stardust » est le portrait d’un musicien féminin imaginaire, et certains y lisent un hommage à Marc Bolan ou à Lou Reed, les deux influences majeures de la période Bowie. La melodie est tendre, presque folk, et la voix de Bowie y prend une douceur inhabituelle pour l’album. C’est le moment de respiration au coeur d’un disque qui brûle d’une intensité permanente.

Ken Scott, l’ingénieur du son devenu producteur en co-production avec Bowie, a réalisé ici l’un des enregistrements les plus parfaitement équilibrés de l’ère glam rock. Chaque instrument est à sa place. Rien n’est trop fort, rien ne se perd. La production de Trident Studios sonne avec une clarté qui permet à chaque performance d’être entendue dans toute sa subtilité, sans pour autant perdre le punch physique d’un disque de rock.

« Rock ‘n’ Roll Suicide » ferme le tout avec une grandeur théatrale assumée. Bowie commence seul, voix et guitare acoustique, et l’orchestre monte progressivement comme une marée, jusqu’au déferlement final, ce « You’re not alone » qui sort des entrailles et qui, dans les concerts de la tournée Ziggy, faisait fondre les publics. C’est le dénouement d’un opéra, la chute du rideau sur un spectacle qui n’existait nulle part avant que Bowie le crée.

L’album n’a pas terminé numéro un des charts en juin 1972, mais il a grimpé régulièrement et atteint la cinquième place. Ce n’est pas le classement qui compte ici : « Ziggy Stardust » a changé la nature même de ce qu’un album rock peut faire, peut être, peut provoquer comme réaction dans la culture. Bowie a compris avant tout le monde que la musique populaire pouvait être de l’art total, et il l’a prouvé.

Sur X : @DavidBowieReal

La note des passionnés

4,5 /5

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The Rise and Fall of Ziggy Stardust