Le concept de Pin Ups est d’une élégance parfaite dans sa simplicité : David Bowie, en 1973, choisit de rendre hommage aux groupes britanniques qui l’avaient formé musicalement entre 1964 et 1967 en enregistrant leurs chansons avec le son de son groupe actuel. Ce n’est pas de la nostalgie passive – c’est une déclaration d’amour active, une façon de montrer la filiation, de dire d’ou il vient et quelles musiques ont fait de lui ce qu’il est. La pochette, avec Bowie et le mannequin Twiggy photographiés par Justin de Villeneuve, place l’album sous le signe du pop art et de la London qui était son origine géographique et culturelle.
Le choix des chansons est révélateur. Les Pretty Things, les Yardbirds, Pink Floyd, the Who, the Kinks, Them (et donc Van Morrison) – ce sont les groupes de la scène R&B britannique des sixties, ces formations qui avaient absorbé le blues américain et le doo-wop et qui en avaient fait quelque chose d’entièrement différent et d’entièrement britannique. Bowie avait grandi en les écoutant. Il y avait dans ce Londres-là une énergie et une inventivité artistique qui n’existaient nulle part ailleurs, et Pin Ups est une cartographie de cette énergie vue depuis 1973.
« Rosalyn » des Pretty Things ouvre l’album avec une brutalité et une urgence qui rappellent que la scène R&B britannique des sixties pouvait être aussi rugueuse que le rock américain. « Here Comes The Night » de Van Morrison (via Them) montre la connexion entre le blues, la soul et la pop britannique. « I Wish You Would » des Yardbirds – avec Bill Wade a l’origine, repris avec l’énergie du Spiders from Mars – est une démonstration de comment des chansons simples peuvent devenir quelque chose de plus lourd et de plus puissant avec les bons musiciens.
« See Emily Play » de Pink Floyd – un des premiers singles du groupe avec Syd Barrett – reçoit un traitement qui respecte la fragilité psychédélique de l’original tout en l’inscrivant dans le son glam de Bowie. C’est l’un des moments les plus délicats de l’album, un morceau qui montre Bowie capable de retenue et de douceur au milieu des textures plus agressives du reste de l’album. « Sorrow » des Merseys est l’autre moment de beauté mélancolique de Pin Ups, une ballade sur laquelle Bowie laisse sa voix exprimer une nostalgie sans ironie.
« Where Have All the Good Times Gone » des Kinks – la chanson la plus explicitement nostalgique du répertoire de Ray Davies – prend une résonance particulière dans la bouche de Bowie en 1973. Les bonnes années dont il parle sont celles de la British Invasion, cette période ou la musique britannique avait conquis le monde, et cet album est en partie une façon de se demander ce qu’il reste de cette énergie originelle. La réponse de Bowie, implicite dans le projet de Pin Ups, est qu’elle reste dans la musique elle-meme.
Mick Ronson brille sur chaque titre. Sa façon de réinterpréter des guitares historiques – les riffs des Yardbirds, les chords des Pretty Things – en les passant par le filtre du son glam rock est l’un des grands plaisirs de l’album. Ronson est un musicien rare qui peut s’effacer derrière le matériau qu’il traite tout en y apportant son empreinte sonore personnelle. Sur Pin Ups, l’empreinte Ronson est partout, mais jamais au détriment du respect pour les originaux.
Pin Ups a été numéro un au Royaume-Uni, prouvant que le public britannique partageait cet amour des origines que Bowie exprimait. L’album est souvent traité comme une pause entre les grands albums de création – Aladdin Sane et Diamond Dogs – mais il mérite d’être écouté pour ce qu’il est : une oeuvre de gratitude musicale authentique, un hommage sincère qui révèle autant sur Bowie que ses albums de création originale.
La photo de pochette de Pin Ups mérite une observation approfondie. Twiggy – le top model britannique des années soixante, l’une des premières « super models » de l’histoire – et Bowie, enlacés, regardant l’objectif avec une ambiguité de genre et une distance calculée, forment une image qui condense parfaitement l’esthétique glam rock et la relation de cette musique avec la mode et la culture de l’image. Twiggy était elle-meme une icone des sixties, et cette présence sur la pochette de Pin Ups établit un pont visuel entre l’époque évoquée dans les chansons et le présent de 1973.
Mick Ronson aux arrangements et a la guitare est la constante musicale qui unit la diversité des chansons de Pin Ups. Qu’il adapte la guitare des Yardbirds ou les mélodies pop des Pretty Things, son son reste immédiatement identifiable. Ronson avait développé une façon de jouer qui venait du rock mais qui intégrait des éléments classiques – une approche mélodique des solos, un sens de la structure des arrangements – qui lui permettait de s’adapter a des contextes très différents sans perdre son identité.
Pin Ups a influencé plusieurs générations d’artistes qui ont enregistré leurs propres albums de reprises, de Stiff Little Fingers a Bryan Ferry en passant par d’innombrables groupes de punk et de new wave qui ont choisi de rendre hommage a leurs racines en les enregistrant. L’idée qu’un artiste peut révéler sa personnalité musicale aussi bien en choisissant quelles chansons reprendre qu’en écrivant les siennes propres est une idée que Pin Ups a populareisée dans la culture rock.
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