1969 Album

Space Oddity

par David BOWIE

4,5
Sortie 1969
Genres rock/pop rock

Il y a des albums qui n’appartiennent pas simplement à leur époque , ils lui échappent, s’envolent au-dessus d’elle et continuent de planer des décennies plus tard. Space Oddity, sorti le 14 novembre 1969, est de ceux-là. C’est l’album qui transforme David Robert Jones, garçon de Brixton aux yeux vairons, en David Bowie, habitant d’un autre monde, messager d’une galaxie que personne d’autre n’avait encore cartographiée.

Tout commence avec cette chanson, bien sûr. Le 11 juillet 1969, la BBC décide, avec un sens de l’à-propos assez stupéfiant, de diffuser « Space Oddity » pendant la retransmission du lancement d’Apollo 11. Le major Tom décolle au même moment qu’Armstrong. Le frisson est collectif, planétaire, cosmique. Bowie a 22 ans et il vient de se glisser dans l’histoire comme un météore dans une nuit d’été. Deux humains sur la Lune. Un autre dans sa chanson, quelque part entre la capsule et l’infini, coupé du monde, en paix avec son silence.

Mais réduire Space Oddity à son single serait commettre une faute impardonnable, une erreur de perspective que seuls les amateurs de tops 50 peuvent se permettre. L’album entier est un voyage dans un univers mental singulier, un territoire de folk spatial, de ballades mélancoliques et de pop expérimentale. Produit par Tony Visconti , à l’exception de « Space Oddity » elle-même, confiée à Gus Dudgeon , le disque révèle un compositeur d’une versatilité rare, capable de passer du blues électrique au vaudeville en s’arrêtant en chemin pour une valse baroque.

« Unwashed and Somewhat Slightly Dazed » cogne comme un blues électrique sauvage, la guitare de Mick Wayne tordue et furieuse. « Janine » exhale une tendresse mordante, le genre de chanson d’amour qui porte en elle autant de poison que de miel. « An Occasional Dream » susurre dans les oreilles comme une confidence nocturne, Bowie au piano, voix proche du micro, presque intime. Et puis il y a « Cygnet Committee », presque dix minutes de folk épique, testament de la contre-culture hippie qu’il observe avec le regard légèrement ironique de celui qui y participe sans jamais s’y perdre complètement.

Ce qui frappe à l’écoute, c’est l’incroyable maturité d’écriture d’un homme qui n’a pas encore trouvé son costume définitif. Bowie est encore en train d’essayer des masques , folk singer, dandy dylanien, poète SF , mais chaque masque tient parfaitement, comme si chacun révélait une facette authentique plutôt qu’un mensonge. « Letter to Hermione » est une lettre d’amour déchirante adressée à Hermione Farthingale, sa petite amie de l’époque qui venait de le quitter pour rejoindre une troupe de danse en Grèce. La douleur est réelle. La mélodie, inoubliable. La distance entre les deux , entre la blessure et la beauté , est l’espace où Bowie vit musicalement.

Il faut parler de la guitare de John Hutchinson, complice fidèle de cette période, et du jeu de Keith Christmas sur plusieurs titres. Il faut parler du mellotron qui flotte sur plusieurs morceaux comme un brouillard interstellaire, donnant à l’ensemble une texture qui ne ressemble à rien de ce qui se fait alors. Il faut surtout parler de l’orchestration de « Space Oddity » elle-même , ces cordes arrangées par Paul Buckmaster qui donnent à la chanson une grandeur cinématographique absolue. C’est Stanley Kubrick en musique, 2001 en trois minutes cinquante, le vide intersidéral mis en harmonies.

L’album sort initialement sous le titre David Bowie , le même titre que son premier album raté de 1967, ce qui créa une confusion certaine dans les bacs et chez les journalistes. Ce n’est qu’en 1972, lors d’une réédition, qu’il prendra le nom de sa chanson phare. Entre-temps, Bowie aura déjà réinventé son identité plusieurs fois , Ziggy Stardust sera né et mort, Aladdin Sane sera apparu , mais ce disque reste la fondation, la première pierre d’une cathédrale qui n’en finira jamais d’être construite.

« Space Oddity » est aussi, ne l’oublions pas, une chanson profondément subversive. Quand le reste du monde chante la gloire de la conquête spatiale américaine, quand les téléspectateurs du monde entier retiennent leur souffle devant leurs postes de télévision en noir et blanc, Bowie invente un astronaute qui préfère rester dans sa capsule, coupé de la Terre, flottant dans une indifférence bienheureuse. Major Tom comme métaphore du désengagement, de la fuite existentielle, de l’aliénation moderne. Le spationaute solitaire comme portrait de tout artiste qui refuse d’obéir aux codes de son époque. « Ground control to Major Tom » , et Major Tom qui n’entend plus, qui ne veut plus entendre, qui a trouvé dans le silence de l’espace une paix que la Terre ne lui offrait pas.

Des années plus tard, Bowie dira que cette période était celle de sa plus grande incertitude créative. Ironique, non ? L’album qui le lance définitivement est celui où il se cherche encore. Peut-être est-ce justement pour ça qu’il sonne si vivant, si vulnérable, si humain. Derrière les synthétiseurs et les rêveries lunaires, derrière la production soignée de Visconti et les arrangements de Buckmaster, il y a un jeune homme de Brixton qui ne sait pas encore exactement qui il est , et c’est cette incertitude magnifique, cette recherche visible à travers le vernis pop, qui fait de Space Oddity l’un des documents les plus émouvants du rock britannique.

Sur X : @davidbowie

Quarante ans après, lors de la mission de Chris Hadfield à bord de la Station spatiale internationale, le major Tom revient d’une façon que personne n’avait anticipée. Hadfield enregistre depuis l’espace une reprise de « Space Oddity » qui devient virale , des dizaines de millions de vues, une émotion universelle qui dépasse toutes les frontières. Bowie lui-même tweete son approbation. La boucle est bouclée. La chanson a survécu à son créateur , Bowie est mort le 10 janvier 2016, deux jours après la sortie de son ultime chef-d’oeuvre Blackstar , et elle continuera de voyager longtemps après nous tous, dans la capsule de métal et de sons qu’il a construite en 1969.

Space Oddity : dix pistes, quarante-cinq minutes, une infinité d’espaces à explorer. Le big bang d’une galaxie entière, pressé sur vinyle par un gamin de Brixton qui avait décidé de rater l’atterrissage sur la Lune pour voir ce qu’il y avait au-delà.

La note des passionnés

4,5 /5

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