Sortie 1973
Artiste ROXY MUSIC

Roxy Music sans Eno, Roxy Music libéré

Novembre 1973. Roxy Music publie Stranded, leur troisième album, et premier enregistré sans Brian Eno. Ce départ aurait pu affaiblir le groupe. Il produit exactement l’effet contraire. Bryan Ferry, désormais seul maître à bord de la direction artistique, peut développer pleinement ce qu’il entend par musique sophistiquée et romanesque. Eddie Jobson, qui remplace Eno aux synthétiseurs et joue également du violon, apporte une formation classique et une sensibilité différente qui ouvre de nouvelles couleurs sonores au groupe.

Street Life est le single d’ouverture, une chanson de deux minutes trente avec un riff de guitare de Phil Manzanera immédiatement accrocheur et une énergie qui dit que Roxy Music n’a pas perdu de sa vivacité sans son fondateur le plus expérimental. Ferry chante avec ce mélange de dandysme vocal et d’urgence émotionnelle qui est sa signature. La chanson monte au numéro neuf en Grande-Bretagne et établit le nouveau Roxy Music comme une force commerciale autonome.

A Song for Europe est le contrepoint lent et luxueux du single : une ballade à la progression harmonique complexe, chantée en partie en français, qui évoque les grands hôtels, les croisières nocturnes, les amours de passage dans des villes étrangères. Ferry y est dans son élément absolu : ce personnage de voyageur romantique et légèrement mélancolique qui regarde le monde depuis la fenêtre d’un train avec un verre de vin blanc à la main. Jobson joue le violon dans une section orchestrale d’une élégance remarquable.

La maturité du son Roxy

Chris Thomas, qui produit l’album comme il avait produit For Your Pleasure, approfondit le travail commencé avec le groupe en travaillant la séparation des instruments et la richesse des arrangements orchestraux. Sur Stranded, il y a une plénitude sonore qui manquait sur les deux premiers albums, une façon de faire sonner le groupe comme quelque chose de grand sans le rendre pompeux. Les cordes sont bien placées, les cuivres apparaissent avec parcimonie, et la voix de Ferry est toujours portée au premier plan sans être isolée de son environnement instrumental.

Andy Mackay au saxophone et au hautbois reste l’un des éléments les plus originaux du son Roxy. Sur Mother of Pearl, une des pièces les plus ambitieuses de l’album avec ses sept minutes, son saxophone joue des contre-mélodies qui donnent à l’arrangement une densité harmonique proche du jazz, et la façon dont il dialogue avec la guitare de Manzanera dans la section centrale est une démonstration de musique de chambre rock.

Paul Thompson à la batterie mérite une mention particulière. Son jeu est l’ancrage physique du groupe : sobre, précis, avec un sens du placement rythmique qui laisse de l’air dans des arrangements qui auraient pu devenir trop chargés. Dans un groupe aussi attentif à l’esthétique et aux textures, sa batterie est ce qui rappelle que la musique doit aussi danser.

L’art de la pose

Bryan Ferry est l’un des grands personnages du rock anglais des années 1970. Né dans une famille ouvrière de County Durham, fils d’un mineur, il a construit autour de lui un personnage de dandy cultivé, amateur d’art, de mode et de musique classique, qui contredisait totalement ses origines sociales. Cet écart entre l’origine et la construction de soi est au coeur de son oeuvre : toutes ses chansons parlent, d’une façon ou d’une autre, de désir, d’aspiration, de la fascination pour des mondes qui semblent inaccessibles. Roxy Music est le véhicule de cette aspiration.

La note des passionnés

4,0 /5

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Stranded