1969 Album

Arthur (Or The Decline And Fall Of The British Empire)

par The KINKS

4,0
Sortie 1969
Artiste The KINKS

Ray Davies est le plus grand auteur de chansons de la pop britannique des années 60. Voilà une affirmation qui peut paraître excessive, mais que l’écoute de « Arthur (Or The Decline and Fall of the British Empire) », le huitième album des Kinks sorti en octobre 1969, rend difficile à contester. Ce disque est le chef-d’oeuvre conceptuel d’une carrière déjà jalonnée de chef-d’oeuvres. C’est un portrait de la Grande-Bretagne du vingtième siècle vu à travers le prisme d’une famille ordinaire, une méditation sur l’Empire, la guerre, l’émigration et la désillusion, qui atteint la profondeur d’un grand roman tout en restant profondément accessible et musical.

L’idée de l’album est née d’un projet de téléfilm de la BBC pour lequel Davies avait été sollicité. Le scénario, co-écrit avec son beau-frère Brian Worth, raconte l’histoire d’Arthur Morgan, beau-père de Worth, un tapissier ordinaire de la banlieue londonienne dont la vie traverse tout le siècle britannique : la Première Guerre Mondiale, la Grande Dépression, la Seconde Guerre Mondiale, l’âge d’or de l’empire, et enfin le déclin postcolonial qui laisse la Grande-Bretagne des années 60 dans une mélancolie identitaire profonde. Le film ne se fera jamais, mais l’album reste comme un document musical d’une cohérence et d’une richesse exceptionnelles.

« Victoria » ouvre l’album sur un riff de guitare triomphant, une célébration ironique de l’époque victorienne et de ses certitudes impériales. Davies chante avec une nostalgie tempérée par la lucidité : il ne déplore pas la fin de l’empire, il observe comment les Britanniques ordinaires ont construit leur identité autour de lui et comment ils se retrouvent désemparés quand il s’effondre. Cette distance critique couplée à une empathie sincère pour ses personnages est la marque distinctive de son écriture.

« Yes Sir No Sir » est l’un des moments les plus saisissants de l’album : une reconstitution musicale de l’expérience de la conscription militaire, avec ses humiliations, sa désindividualisation, sa violence institutionnelle. La musique de marche militaire détournée par des arrangements ironiquement pompeux dit en quelques minutes ce que des romans entiers ont mis des centaines de pages à exprimer. Davies comprend que la chanson pop peut être un vecteur de critique sociale aussi efficace que n’importe quel autre art.

« Some Mother’s Son », peut-être la chanson la plus émouvante de l’album, raconte la mort d’un jeune soldat à travers le regard de sa mère. Davies ne montre pas la bataille, il montre la maison vide, le silence qui remplace la vie. C’est une technique narrative qui rappelle Wilfred Owen ou Siegfried Sassoon, les poètes-soldats de la Grande Guerre : ne pas montrer l’horreur directement mais en suggérer les conséquences sur ceux qui restent. La mélodie est simple et belle, et c’est cette beauté qui rend la chanson encore plus triste.

Dave Davies, le frère cadet de Ray et le guitariste du groupe, joue sur cet album avec une maturité et une expressivité remarquables. Ses solos sont dramatiques sans être exhibitionnistes, toujours au service de l’atmosphère des chansons. La tension créatrice entre les deux frères Davies est légendaire dans l’histoire du rock britannique : ils ne s’entendent pas personnellement mais leur collaboration musicale produit des choses qu’aucun d’eux ne pourrait créer seul. C’est une alchimie douloureuse mais fertile.

Mick Avory à la batterie et John Dalton (qui avait remplacé Pete Quaife à la basse) forment avec les deux Davies le noyau d’un groupe qui possède en 1969 une cohérence et une identité sonore sans égales dans le rock britannique. Les Kinks ont traversé des années difficiles, des problèmes de contrats et d’interdictions de tournée aux Etats-Unis, mais ils ont utilisé cette période forcée de recueillement pour approfondir leur vision artistique. « Arthur » est le fruit de cette maturation forcée mais productive.

« Shangri-La » est le morceau central de l’album et l’un des plus grands de la discographie des Kinks. Cette chanson commence comme une description d’une maison pavillonnaire dans la banlieue londonienne, avec ses petits plaisirs et ses petites certitudes, et se développe en une réflexion sur la façon dont les gens ordinaires cherchent leur propre paradis dans la conformité et le confort matériel. Davies regarde cela avec bienveillance mais aussi avec une mélancolie profonde : le paradis des pavillons est réel pour ceux qui y vivent, mais il est aussi une cage dorée.

L’album est un succès critique immédiat mais ne rencontre pas la réussite commerciale qu’il mérite. Il ne se vend pas aussi bien que « Something/Anything? » de Todd Rundgren ni « Bridge Over Troubled Water » de Simon and Garfunkel, ses contemporains directs de l’année 1969. Mais avec le temps, son statut de chef-d’oeuvre s’impose avec une évidence croissante. Pete Townshend de The Who a déclaré qu' »Arthur » était l’album qui lui avait donné l’idée de « Tommy ». C’est peut-être le plus bel hommage qu’un grand artiste puisse rendre à un autre.

Fun fact : lors de la première écoute de l’album par l’équipe de la BBC, certains membres du comité de sélection trouvaient la vision de Davies trop sombre et trop critique de l’histoire britannique pour une production télévisée d’Etat. Davies avait répondu que la meilleure façon d’aimer son pays était de le regarder honnêtement, avec ses grandeurs et ses erreurs. Le projet TV fut abandonné. L’album resta, et il est peut-être le portrait musical le plus honnête que la Grande-Bretagne ait jamais eu d’elle-même.

Sur X : @TheKinksOfficial

La note des passionnés

4,0 /5

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Arthur (Or The Decline And Fall Of The British Empire)