Sortie 1968

Beggars Banquet, The Rolling Stones (1968) : le festin des gueux qui ressuscita les démons du rock

Après Their Satanic Majesties Request, le disque psychédélique de 1967 qui avait laissé beaucoup de monde perplexe, le monde entier se demandait si les Rolling Stones étaient finis. Brian Jones était dans un état lamentable, la machine s’était enrayée, et l’ombre tentaculaire de Sgt. Pepper’s semblait écraser tout ce qui tentait de pousser dans son ombre. Et puis, le 6 décembre 1968, comme une bombe dans le marché de Noël, paraît Beggars Banquet. En une seule frappe, les Stones prouvaient qu’ils n’étaient pas morts, qu’ils n’avaient pas besoin de flûtes indiennes ni de sitar pour exprimer ce qu’ils avaient au fond des tripes. Ce qu’ils avaient au fond des tripes, c’était le blues de Robert Johnson, la fureur de Chuck Berry, et une vision du rock and roll comme convocation des forces les plus sombres de l’humanité.

Sympathie pour le Diable, cassettes de Kerosène et murs de toilettes

L’histoire de Beggars Banquet commence par une bataille autour d’une pochette. Mick Jagger avait eu l’idée de photographier des graffitis sur le mur des toilettes d’un concessionnaire Porsche de Los Angeles : le nom du groupe, le titre de l’album, les noms des chansons, quelques plaisanteries comme « Wot no paper! ». Decca Records, leur maison de disques britannique, fut horrifiée. Des mois de négociations s’ensuivirent, pendant lesquels l’album ne put pas sortir à temps pour la période estivale. Jagger déclara avec sa provocation habituelle : « Nous avons vraiment essayé de rester dans les limites du bon goût. Nous n’avons pas montré la totalité des toilettes. Ce serait impoli. Nous n’avons montré que la moitié supérieure. » Finalement, les Stones cédèrent et une pochette blanche en forme de carton d’invitation fut adoptée pour la sortie.

L’enregistrement lui-même fut une aventure. Les sessions eurent lieu aux studios Olympic de Londres entre mars et juillet 1968, sous la direction du nouveau producteur Jimmy Miller, qui allait devenir le partenaire créatif des Stones pour leurs années les plus lumineuses. Jagger chantait en direct sur les pistes instrumentales plutôt que de s’overdubber par-dessus, technique qui donnait au résultat une spontanéité et une chaleur extraordinaires. Certains morceaux, comme Parachute Woman, furent enregistrés sur un simple magnétophone à cassette, puis doublés pour l’effet. C’est dans ces approximations technologiques apparentes que réside une grande partie du charme brut et immédiat de l’album.

La chanson d’ouverture, Sympathy for the Devil, est peut-être l’une des compositions les plus ambitieuses que Jagger et Richards aient jamais écrites. Jagger lisait Boulgakov, Baudelaire, Blake, et l’idée lui était venue de chanter à la première personne du singulier, en incarnant le Diable lui-même parcourant l’histoire humaine depuis la Révolution française jusqu’à la Russie bolchévique. Le titre de travail initial était pudiquement « The Devil Is My Name ». En plein milieu des sessions d’enregistrement, en juin 1968, la nouvelle de l’assassinat de Robert Kennedy arriva dans le studio. Jagger modifia immédiatement une ligne du texte pour la passer au pluriel : « I shouted out, who killed the Kennedys? » Les frères Kennedy, désormais, pas seulement John. Ce détail dit tout sur la présence d’esprit et la sensibilité politique du chanteur. Le piano tourbillonnant de la chanson est l’oeuvre de Nicky Hopkins, génie des claviers et musicien de session incontournable de l’époque.

« Keith Richards a découvert l’accordage ouvert à cinq cordes pendant ces sessions. Il a dit que ça avait changé sa façon de jouer de la guitare pour toujours, qu’il avait enfin trouvé le son qu’il cherchait depuis le début. » (Selon les archives de Rolling Stone Magazine, 1968)

L’album se poursuit avec Street Fighting Man, écrite en réponse aux manifestations de mai 1968 à Paris et aux émeutes de Londres, une chanson qui fut bannie de plusieurs radios américaines par crainte qu’elle n’incite aux troubles. Puis Stray Cat Blues, Factory Girl, No Expectations avec le slide guitar mélancolique de Brian Jones dans ce qui fut l’une de ses dernières grandes contributions au groupe. Et enfin Salt of the Earth, une célébration des travailleurs anonymes qui clôture l’album sur une note de blues gospel magnifique. C’est aussi sur cet album que Keith Richards perfectionna son utilisation de l’accordage ouvert à cinq cordes, découverte technique qui allait transformer son jeu de guitare pour les décennies à venir.

Beggars Banquet est l’album qui a sauvé les Rolling Stones. Plus que ça : il a démontré qu’un groupe de rock pouvait revenir aux sources blues sans être réactionnaire, pouvait incarner la fureur politique de son époque sans être naïf, pouvait faire de la musique viscérale et des chansons parfaites sans se contredire. C’est l’album de la résurrection, le banquet que les gueux offrent au monde entier, un festin de blues électrique et de politique rock and roll dont on ne se remet pas.

Rolling Stones sur X

La note des passionnés

4,5 /5

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Beggars Banquet