Le mystère avec un point d’interrogation pour visage
Comment s’appelle votre chanteur? La question est simple. La réponse ne l’est pas. Il s’appelle Question Mark. Pas de prénom, pas de nom de famille. Un signe de ponctuation comme identité. Un point d’interrogation. Ce type se balade dans le Michigan en 1966 en portant des lunettes de soleil en permanence, de jour comme de nuit, en intérieur comme en extérieur, et affirme à qui veut l’entendre qu’il est un extraterrestre. Ou une réincarnation. La version change selon les jours. Ce que ne change pas, c’est son refus absolu de révéler son vrai nom. Il se fait appeler Rudy Martinez dans certains documents officiels. Mais sur scène, dans la presse, dans la légende, il est simplement ?, Question Mark, le point d’interrogation vivant et chantant.
Son groupe s’appelle ? and the Mysterians. Leur album, sorti en 1966 sur Cameo Records, s’appelle « 96 Tears ». Et ce disque, fabriqué avec les moyens du bord par une bande de gamins d’origine mexicaine installés dans les petites villes du Michigan, va produire l’un des singles les plus obsessionnels de l’histoire du rock américain. Un riff d’orgue Vox de cinq notes qui tourne en boucle pendant deux minutes cinquante-huit secondes et ne vous lâche plus jamais. Jamais.
Saginaw, Michigan : là où personne n’attend une révolution
On parle souvent de Detroit pour le rock du Michigan. On parle de Grand Rapids, de Flint, d’Ann Arbor. On parle rarement de Saginaw et de Bay City, ces villes ouvrières du centre de l’État où ? and the Mysterians se forment au début des années soixante. Ce sont des enfants de travailleurs agricoles migrants mexicains, des familles qui ont suivi les récoltes du Texas jusqu’au Michigan et se sont installées dans ces villes industrielles où les usines tournent encore à plein régime. Rudy Martinez, né au Texas, grandit dans ce contexte, absorbe le rock and roll de la radio, forme un groupe avec des camarades, et commence à jouer dans les salles locales.
Le groupe n’a pas de prétentions. Pas de stratégie de carrière. Pas de manager visionnaire. Il y a un orgue Vox Continental bon marché, une batterie, des guitares, et cette voix de Martinez qui mêle la désespoir et la colère avec une économie de moyens absolue. Ils enregistrent dans des conditions artisanales, avec un producteur local, et soumettent leurs bandes à Cameo Records qui y voit quelque chose. Ce quelque chose s’appelle « 96 Tears ».
Cinq notes, deux minutes cinquante-huit, une éternité
Parler de « 96 Tears » uniquement comme d’une chanson serait réducteur. C’est un phénomène physique. Le riff d’orgue qui ouvre le morceau et qui ne le quitte jamais est peut-être le riff le plus efficacement hypnotique de toute l’histoire du rock garage. Cinq notes. Répétées. Encore. Et encore. Jamais tout à fait pareilles, jamais vraiment différentes. L’orgue de Frank Rodriguez semble branché directement sur quelque chose de primitif dans le cerveau humain, ce mécanisme qui répond à la répétition rythmique, qui commence à balancer la tête sans qu’on lui ait demandé.
Les paroles sont d’une économie absolue. Un type est séparé de sa petite amie. Il va pleurer. Quatre-vingt-seize fois. Pourquoi quatre-vingt-seize? Mystère complet. Question Mark a donné des dizaines d’explications différentes au fil des ans, chacune plus improbable que la précédente. Le chiffre semble sorti d’un rêve ou d’une vision, ce que Martinez revendique d’ailleurs sans complexe. Cette opacité du sens renforce paradoxalement la puissance émotionnelle du morceau. On ne sait pas pourquoi quatre-vingt-seize, mais on ressent la douleur derrière le chiffre. C’est tout ce qui compte.
La voix : un instrument de blessure pure
Ce qui distingue Martinez des autres chanteurs de garage de l’époque, c’est quelque chose d’indéfinissable dans sa façon de livrer les paroles. Il ne chante pas vraiment. Il profère. Il projette les mots dans l’air avec une conviction absolue, une urgence qui semble venir d’une source de souffrance réelle. On ne sait pas ce qui s’est passé dans sa vie pour qu’il chante ainsi, et c’est peut-être mieux. L’indéfinissable préserve la magie.
Sa façon d’allonger certaines syllabes, de couper d’autres, de jouer avec la métrique de façon parfois inattendue : tout cela crée une impression d’improvisation dans la rigueur. Il semble à la fois parfaitement contrôlé et sur le point de perdre le contrôle. C’est cette tension qui fait de sa voix un instrument à part entière, aussi essentiel au son du groupe que l’orgue de Rodriguez. Sans cet orgue, « 96 Tears » n’existe pas. Sans cette voix, le morceau n’a pas d’âme.
Le numéro un national et l’impossibilité de suivre
« 96 Tears » atteint la première place du Billboard Hot 100 en octobre 1966. C’est une ascension fulgurante pour un groupe qui n’avait aucune infrastructure commerciale derrière lui. La radio diffuse le single en boucle. Les adolescents américains l’achètent massivement. Cameo Records sort l’album dans la foulée, un ensemble de titres enregistrés rapidement pour capitaliser sur le succès du single. L’album est inégal, comme souvent dans ces conditions de précipitation. Il contient quelques autres moments intéressants, notamment « I Need Somebody », un slow sombre qui montre que le groupe peut faire autre chose que la frénésie de « 96 Tears ».
Mais le problème avec un single aussi parfait et aussi singulier, c’est qu’il devient une prison. Comment faire mieux? Comment faire différemment sans perdre ce qui a séduit le public? ? and the Mysterians ne trouvent pas la réponse. Personne ne la trouve jamais vraiment dans cette situation. Ils sortent d’autres singles, ils tournent, mais rien n’atteint plus jamais l’altitude de « 96 Tears ». Martinez devient au fil du temps une figure de plus en plus excentrique, alimentant sa propre légende avec des déclarations de plus en plus extravagantes sur ses origines extraterrestres.
L’héritage punk et new wave : un riff qui ne meurt pas
Les Stooges d’Iggy Pop connaissaient « 96 Tears ». Les New York Dolls aussi. Le Dictators, le proto-punk new-yorkais, en ont fait une reprise. Patti Smith a chanté le morceau sur scène. Garland Jeffreys en a proposé une version qui tient la route. Dave Edmunds l’a repris. Le riff d’orgue de « 96 Tears » est l’un des riffs les plus repris de l’histoire du rock, précisément parce qu’il est à la fois simple et inégalable. Tout le monde peut le jouer. Personne ne peut l’égaler dans sa version originale.
Cette immortalité par la transmission est la marque des grandes chansons. « 96 Tears » n’appartient plus seulement à ? and the Mysterians depuis longtemps. Elle appartient au rock and roll comme une propriété commune, un héritage partagé. Et chaque fois que quelqu’un pose ses doigts sur un orgue et joue ces cinq notes, quelque chose de l’automne 1966 se rallume, quelque chose de cet homme masqué derrière ses lunettes de soleil dans le Michigan, de cette douleur aux quatre-vingt-seize larmes dont on ne sait toujours pas pourquoi il y en a exactement quatre-vingt-seize.
Question Mark, toujours là
Rudy Martinez continue de tourner sous le nom ? and the Mysterians avec des formations variables. Il approche les quatre-vingts ans et porte toujours ses lunettes de soleil. Il continue d’affirmer qu’il vient d’une autre planète ou d’une autre époque, les détails changent. Ce qui ne change pas, c’est que quand il monte sur scène et que l’orgue attaque ces cinq notes, les gens réagissent de la même façon qu’en 1966. La salle se lève. Les têtes commencent à bouger. La magie opère. Soixante ans de distance ne changent rien à l’affaire. Le point d’interrogation tient ses promesses.
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