Sortie 1967
Artiste The FUGS

The Fugs, « The Fugs » (1967) : l’album le plus dangereux du rock américain

Il y a des disques qui font de la musique. Et puis il y a des disques qui font la guerre. The Fugs, le deuxième album studio du groupe new-yorkais sorti en 1967 sur Reprise Records, appartient résolument à la deuxième catégorie. C’est une bombe artisanale déposée au pied de l’establishment américain, une oeuvre collective de subversion organisée signée par des poètes qui avaient décidé que les mots ne suffisaient plus et qu’il fallait les hurler sur fond de guitares anarchiques pour que le message passe enfin.

Pour comprendre les Fugs, il faut comprendre le Village. Greenwich Village, Manhattan, au début des années soixante. C’est là que tout se passe : la beat generation est en train de rendre l’âme après avoir accouché d’une génération de poètes et d’iconoclastes, Dylan est en train de devenir Dylan, et dans les cafés et les salles de spectacle minuscules, des gens comme Ed Sanders et Tuli Kupferberg sont en train d’inventer quelque chose qui n’a pas encore de nom. Ce quelque chose, c’est la protestation culturelle totale. Le refus de toutes les conventions simultanément : politiques, sociales, sexuelles, artistiques.

Ed Sanders. Il faut s’arrêter sur ce nom. Sanders tient une librairie de poésie sur la 10ème rue Est qui s’appelle Peace Eye Bookstore, publie un fanzine obscène et visionnaire qui s’appelle Fuck You: A Magazine of the Arts, et milite contre la guerre du Vietnam avec l’énergie d’un homme convaincu que l’art peut changer le cours de l’histoire. Tuli Kupferberg, lui, est une légende du Village pour une raison particulière : il est célèbre pour être tombé du pont de Manhattan dans les années quarante. Il a survécu. Il a continué à écrire des poèmes. C’est le genre de biographie qui produit des chansons hors du commun.

« Nous voulions être le groupe le plus obscène, le plus politiquement subversif et le plus musicalement incompétent de l’histoire du rock », dira Sanders. « Nous avons réussi sur les trois tableaux. »

L’album de 1967 est une progression par rapport au premier disque autoproduit de 1965. Il y a une production plus sophistiquée, un son plus construit, même si « construit » est un grand mot quand on parle des Fugs. C’est toujours aussi chaotique, aussi délibérément bruitiste, aussi peu soucieux des conventions harmoniques. Mais il y a une cohérence dans le chaos, une intention derrière l’apparente improvisation, un programme esthétique derrière l’anarchie sonore.

« Kill for Peace » est peut-être la chanson la plus percutante du disque. C’est un paradoxe mis en musique, une démonstration par l’absurde de la logique militaire américaine au Vietnam. « Si tu aimes la liberté, tue pour la paix. Si tu aimes ta mère, tue pour la paix. » Le sarcasme est épais comme du goudron, mais il passe parce que la mélodie est entêtante et que Sanders la chante avec une conviction qui dépasse le cynisme pour atteindre quelque chose de genuinement rageur. Cette chanson a été jouée lors des manifestations anti-guerre. Elle a été diffusée dans les universités occupées. Elle a contribué à changer la conversation nationale sur le Vietnam.

Il y a aussi « Slum Goddess », hommage aux filles du Lower East Side avec une tendresse qui surprend dans un répertoire aussi agressif. « Morning Morning » est presque une vraie ballade folk, un moment de beauté simple qui montre que sous la provocation, les Fugs savent aussi être humains. C’est peut-être ça, la grande réussite de cet album : il est inclassable, imprévisible, capable de passer de la satire politique la plus acérée à la mélancolie la plus douce sans prévenir.

L’influence des Fugs sur la culture rock est difficile à mesurer précisément parce qu’elle s’est exercée de façon souterraine, par capillarité, à travers des dizaines de groupes et d’artistes qui ne les citent pas toujours mais qui leur doivent quelque chose d’essentiel. Frank Zappa les connaissait bien et n’est pas sans parenté avec eux. Les Velvet Underground évoluaient dans les mêmes cercles. Lou Reed a certainement entendu Sanders chanter et a retenu la leçon : que les mots comptent autant que les notes, que la poésie peut survivre à l’amplification électrique.

Le FBI a constitué un dossier sur les Fugs. C’est J. Edgar Hoover lui-même qui supervisait la surveillance du groupe, convaincu que cette bande de poètes barbus représentait une menace pour l’ordre moral américain. Quand le FBI commence à s’intéresser à toi, c’est généralement bon signe pour l’intérêt artistique de ce que tu fais. Les Fugs portaient cette surveillance comme un badge d’honneur.

Il faut aussi parler du contexte de production, parce qu’il dit quelque chose d’important sur la façon dont cet album existe dans le monde. Reprise Records, le label de Frank Sinatra, a signé les Fugs. Sinatra. L’homme qui symbolisait l’Amérique de l’après-guerre, le crooner impeccable en smoking, avait sur son label un groupe qui chantait l’obscénité et appelait à résister à la guerre. C’est une des grandes ironies de l’histoire de la musique américaine, et elle dit quelque chose sur la façon dont la contre-culture des années soixante a réussi à s’infiltrer dans les circuits commerciaux les plus établis.

La production de l’album est assurée par Ed Sanders lui-même avec l’aide de quelques musiciens de session qui avaient sans doute compris dans quoi ils s’embarquaient. Le résultat est un disque qui sonne comme il devait sonner : imparfait, urgent, vivant. Les fausses notes ne sont pas des accidents mais des partis pris. Le chaos n’est pas un manque de maîtrise mais une esthétique. Dans un monde où la perfection technique des studios d’Hollywood régnait en maître, les Fugs choisissaient délibérément l’approximation humaine.

Cinquante ans plus tard, écouter The Fugs, c’est voyager dans le temps jusqu’à ce moment précis où l’Amérique était en train de se déchirer entre deux visions incompatibles d’elle-même. D’un côté, l’Amérique de la guerre et de l’ordre moral. De l’autre, l’Amérique des hippies et des poètes, des manifestants et des rêveurs. Les Fugs avaient choisi leur camp et ils le disaient avec une franchise qui fait encore aujourd’hui un effet dévastateur. Cet album est un témoignage sonore irremplaçable d’une époque de feu. Ne le laissez pas dormir dans les bacs des disquaires d’occasion.

La note des passionnés

4,0 /5

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