Sortie 1973

Wishbone Ash, 1973. Le groupe britannique fondé à Torquay dans le Devon publie son quatrième album studio après l' »Argus » de 1972, universellement considéré comme son chef-d’oeuvre. « Wishbone Four » a la tâche délicate de suivre ce sommet, et il le fait avec une intelligence que les successeurs aux grands albums n’ont pas toujours : plutot que d’essayer de répéter la formule, Wishbone Ash change de direction et cherche quelque chose de différent.

Andy Powell et Ted Turner forment le duo de guitares qui définit le son de Wishbone Ash. Leur façon de jouer ensemble, en harmonies à la tierce ou à la sixte sur les mélodies de guitare lead, avait influencé des dizaines de groupes depuis le début des années soixante-dix et continuait à influencer des guitaristes qui n’étaient pas encore nés quand l’album « Argus » est sorti. Cette technique d’harmonisation guitaristique, qu’on entend aussi chez les Allman Brothers aux États-Unis, est au coeur de l’identité sonore du groupe.

« Wishbone Four » est plus dépouillé qu' »Argus », plus acoustique, avec moins d’ambition épique et plus d’attention portée aux chansons individuelles. Martin Turner, le bassiste et chanteur principal, prend plus de place sur cet album, sa voix prenant plus de responsabilités narratives que sur les disques précédents où la guitare était plus dominante.

« So Many Things to Say » est le morceau qui illustre le mieux ce changement de direction : une chanson construite sur un arpège de guitare acoustique plutôt que sur un riff électrique, avec des harmonies vocales claires et une mélodie qui aurait pu sortir d’un album folk plutot que d’un album de hard rock. Cette capacité à traverser les genres sans perdre son identité est une des marques de fabrique de Wishbone Ash.

Steve Upton à la batterie est un musicien qui a toujours su adapter son jeu aux besoins de la musique plutôt que d’imposer son style propre. Sur les morceaux électriques d' »Argus », il pouvait être puissant et direct. Sur les passages acoustiques de « Wishbone Four », il est discret et précis, utilisant des balais plutôt que des baguettes pour ne pas écraser la dynamique naturelle des guitares acoustiques.

« Doctor » et « Everybody Needs a Friend » montrent deux aspects complémentaires du groupe : l’un plus rock et énergique, l’autre plus méditatif et folk. Cette versatilité est peut-être ce qui a valu à Wishbone Ash une longévité extraordinaire : un groupe qui peut jouer différemment selon les besoins de la chanson ne lasse pas aussi facilement qu’un groupe enfermé dans une seule formule.

La production de Derek Lawrence qui avait suivi le groupe depuis ses débuts est remplacée ici par une collaboration entre Andy Powell et Ted Turner eux-mêmes, ce qui donne à l’album une autonomie artistique plus grande mais aussi une qualité sonore légèrement moins soignée que sur « Argus ». Cette auto-production est une pratique courante des groupes de rock progressif de l’époque, souvent avec des résultats variables selon les compétences techniques des musiciens en question.

Wishbone Ash a traversé des dizaines d’années et de changements de composition depuis la formation originale, mais Andy Powell a maintenu le groupe actif pendant plus de cinquante ans. La formation originale de « Wishbone Four » s’est réunie pour des concerts anniversaires qui ont montré que la chimie entre les quatre musiciens reste intacte, que la musique qu’ils ont créée ensemble n’était pas le produit d’un moment particulier mais quelque chose de plus profond et de plus durable.

« Wishbone Four » n’est pas le plus grand album de Wishbone Ash, et les membres du groupe eux-mêmes le reconnaissent volontiers. Mais c’est un album honnête et musical d’un groupe qui cherche sa voie après un sommet et qui le fait avec la dignité et le talent des musiciens qui savent que la prochaine grande chose viendra naturellement si on continue à travailler sérieusement.

L’influence de Wishbone Ash sur la scène metal des années soixante-dix et quatre-vingt est souvent sous-estimée. Des groupes comme Iron Maiden, avec ses propres harmonies de guitare twin lead, reconnaissent leur dette envers Wishbone Ash. La technique d’harmonisation guitaristique qu’Andy Powell et Ted Turner avaient perfectionnée a tracé un chemin que de nombreux groupes de heavy metal allaient emprunter dans les décennies suivantes.

« Wishbone Four » est un album qui montre qu’un groupe peut continuer à évoluer après son moment de gloire maximal sans trahir ce qui a fait sa force. Wishbone Ash n’essaie pas d’imiter « Argus », il cherche quelque chose de nouveau avec les mêmes outils et le même sérieux musicien. C’est une posture artistique respectable qui ne garantit pas le succès commercial mais qui garantit l’intégrité créative.

La trajectoire longue de Wishbone Ash, de leurs débuts en 1969 jusqu’aux décennies suivantes, est aussi celle d’un groupe qui a su maintenir une identité musicale cohérente malgré les changements de membres et les évolutions du paysage musical. Andy Powell, seul membre original encore actif dans le groupe contemporain, a porté cette identité avec une fidélité qui force l’admiration et qui dit quelque chose sur ce que signifie créer quelque chose qui vaut la peine d’être continué.

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