Sortie 1970

Grand Funk Railroad est l’exemple parfait d’un groupe que la presse musicale haïssait et que le public adorait. Dans la hiérarchie du rock critique des années soixante-dix, Grand Funk Railroad se situait quelque part en bas de l’échelle : trop bruyant, trop simple, trop commercial, pas assez sophistiqué pour être pris au sérieux par les gens qui prenaient ce genre de décisions. Mais pendant que les critiques les descendaient en flammes, Grand Funk Railroad remplissait des salles de concerts de plus en plus grandes et vendait des albums de plus en plus vite. En 1971, ils ont rempli Shea Stadium de New York en 72 heures – un record établi par les Beatles qui avait tenu six ans.

L’album éponyme de 1970 – leur deuxième disque, sorti quelques mois après leur debut On Time – montre le groupe en pleine possession de sa formule : un trio de Michigan composé de Mark Farner a la guitare, Don Brewer a la batterie et Mel Schacher a la basse qui joue fort, répétitivement, avec une énergie physique qui compense – ou peut-etre transcende – les limitations techniques évidentes. C’est du heavy rock avant que le terme « heavy metal » soit inventé, du son loud et abrasif qui remue les tripes avant d’atteindre le cerveau.

Mark Farner est le moteur du groupe. Son jeu de guitare n’est pas celui d’un virtuose – il joue peu de notes, préfère les riffs massifs aux solos élaborés – mais il a une conviction et une puissance dans son attaque qui compensent largement. Il chante aussi, d’une voix qui ne gagne pas de prix de beauté vocale mais qui a une présence physique, une urgence, qui sont parfaitement adaptées au contexte musical.

Don Brewer a la batterie est le fondement de tout. Sa façon de battre – forte, directe, sans nuance excessive – est la raison pour laquelle Grand Funk Railroad peut tenir des concerts de deux heures sans que l’énergie ne retombe. Il y a quelque chose de presque primordial dans sa façon de jouer : le rythme comme énergie pure, sans métaphore intellectuelle.

Grand Funk Railroad a été géré par Terry Knight, un manager entrepreneur qui avait compris que le marketing et l’image pouvaient compenser des relations difficiles avec la presse musicale. Knight organisait des publicités dans les pages entières des journaux musicaux, lançait des campagnes d’affichage dans les grandes villes, créait l’événement autour du groupe d’une façon que peu de managers avaient faite avant lui. La rupture entre le groupe et Knight en 1972 a été violente et judiciaire, mais pendant leur collaboration, Knight avait réussi a faire de Grand Funk Railroad un phénomène commercial qui défiant les jugements de la presse.

Rétrospectivement, Grand Funk Railroad a été réhabilité par des générations de fans de heavy metal et de hard rock qui ont reconnu dans leur musique les germes de ce que AC/DC et d’autres groupes allaient porter a son aboutissement dans la décennie suivante. La simplicité qu’on leur reprochait était en réalité une vertu : ils savaient exactement ce qu’ils voulaient faire, et ils le faisaient avec une conviction totale. Grand Funk, l’album, est l’un des documents de cet engagement sans compromis.

Pour les amateurs du rock brut et direct, de la musique qui fait de la place dans votre poitrine avant d’occuper votre tete, Grand Funk Railroad reste une expérience incontournable. Ils ne changent pas le monde : ils le font vibrer. Et c’est déja beaucoup.

Le mépris de la presse critique pour Grand Funk Railroad était en partie de la condescendance de classe : les critiques de rock étaient des gens éduqués qui valorisaient la sophistication, la référence littéraire, l’ambition artistique « sérieuse ». Grand Funk Railroad était une musique pour les travailleurs, pour les adolescents des banlieues industrielles du Midwest, pour des gens qui n’avaient pas grandi avec Miles Davis ou Bob Dylan. Et cette musique-là, la presse ne savait pas quoi en faire.

Mais l’histoire a eu raison du mépris. Les groupes qui ont suivi – AC/DC, Kiss, Cheap Trick – ont tous reconnu leur dette envers Grand Funk Railroad. Leur façon de jouer fort et simplement, leur capacité a remplir des salles avec une énergie totale et sans fioritures, leur relation directe avec un public de rock ordinaire : tout cela a été fondateur pour des générations de groupes de hard rock.

Il faut aussi parler de Mel Schacher a la basse. Dans l’économie du trio, la basse doit souvent porter plus de poids harmonique que dans une formation a quatre membres, et Schacher y répond avec un jeu épais et efficace qui donne a la musique son fondement solide. Ce n’est pas le jeu le plus sophistiqué du rock – il ne cherche pas a faire de la basse lead ou a impressionner par la technique – mais c’est exactement ce que la musique de Grand Funk Railroad demande.

L’album Grand Funk, sorti en novembre 1969 (pour le marché américain) et début 1970 pour l’Europe, est le moment ou le groupe a trouvé sa formule. Des albums suivants comme Closer to Home (1970) et Live Album (1970) allaient confirmer et amplifier ce que ce disque avait posé. Mais c’est ici, dans ce deuxième album, que Grand Funk Railroad a existé pleinement pour la première fois.

Sur X : @GrandFunkRailrd

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Grand Funk