Sortie 1970
Artiste CACTUS

Cactus, Cactus (1970) : la puissance brute du heavy blues americain

Quand Vanilla Fudge se dissout en 1970, Tim Bogert et Carmine Appice, la section rythmique du groupe, ont un projet en tete : former le groupe le plus lourd et le plus hard que la musique americaine ait produit. Ils ont failli rejoindre Jeff Beck pour former un super-groupe avec Beck, mais les accidents et les hesitations retardent ce projet. En attendant, Bogert et Appice recrutent Rusty Day, chanteur et harmoniciste de blues, et Jim McCarty, guitariste de talent, pour former Cactus. Le resultat est un groupe d’une puissance et d’une brutalite qui impressionne tout le monde dans son entourage et qui, dans un monde plus juste, aurait ete aussi celebre que Led Zeppelin ou Black Sabbath. Cactus, leur premier album auto-intitule publie en 1970 sur Atco Records, est la declaration de principes de ce groupe : du heavy blues americain avec une section rythmique capable de deplacer des montagnes et une voix de Rusty Day qui sait autant crier que chanter avec conviction.

Tim Bogert est l’un des bassistes les plus extraordinaires de sa generation. Sa technique est unique : il joue la basse avec une agressivite et une puissance qui font de son instrument non pas un fond harmonique mais une force melodique aussi prominente que la guitare. Sur le premier album de Cactus, il pousse son instrument aux limites de ce qu’un bassiste peut faire dans un contexte de rock heavy, creant des grooves d’une complexite et d’une puissance qui ecrasent litteralement les oreilles. Carmine Appice, son comparse depuis Vanilla Fudge, est un batteur d’une amplitude et d’une precision exceptionnelles. Ensemble, ils forment l’une des sections rythmiques les plus devastatrices du rock americain de 1970. Leur interplay, developpe pendant des annees dans Vanilla Fudge et affine dans les sessions de formation de Cactus, a atteint un niveau de communication telepathique qui se manifeste dans chaque morceau de cet album.

Pochette Cactus 1970

Parchman Farm et la violence du blues electrique

« Parchman Farm », reprise du classique de Bukka White sur la prison agricole du Mississippi, est le titre par lequel Cactus signale immediatement sa filiation et son ambition : du blues americain authentique, joue avec la puissance amplifiee que la technologie de 1970 permet. Rusty Day hurle les paroles avec une conviction qui ne doit rien a la technique et tout a la conviction. Jim McCarty joue sa guitare avec la meme brutalite calculee d’un homme qui a compris que dans un groupe avec Bogert et Appice, il faut se battre pour exister musicalement. Le resultat est du rock qui blesse physiquement si on l’ecoute assez fort, du rock qui ressemble a ce que le blues du Delta aurait ete si Robert Johnson avait eu des Marshall a disposition et un studio d’enregistrement moderne.

« You Can’t Judge a Book by the Cover » et « Let Me Swim » suivent le meme programme : du heavy blues sans concessions, sans ornements, sans la moindre consideration pour les convenances de la radio ou du marche. Cactus joue pour les gens qui veulent etre ecrases par la musique, qui veulent la sentir dans leur poitrine avant de l’entendre dans leurs oreilles. Cette fidelite a une esthetique de la puissance pure les distingue des groupes contemporains qui cherchent a equilibrer le heavy et l’accessible. Cactus n’equilibre pas. Cactus pousse jusqu’au bout, sans compromis et sans regarder en arriere.

Cactus ne durera que quelques annees et quelques albums avant de se dissoudre, sans avoir jamais atteint le succes commercial qu’ils auraient merite. Tim Bogert et Carmine Appice rejoindront finalement Jeff Beck en 1972 pour l’album Beck, Bogert and Appice, realisant le super-groupe qu’ils avaient initialement envisage. Mais ce premier album de Cactus reste leur oeuvre la plus pure, le document le plus brut et le plus direct de ce que ce groupe etait capable de faire quand il jouait sans filet. L’influence de Cactus sur le heavy metal naissant est difficile a mesurer mais reelle : d’autres musiciens ont entendu ce disque et ont compris qu’on pouvait aller plus loin dans la lourdeur et la puissance que ce qui existait avant.

Le contexte de formation de Cactus en 1969 est celui d’une mutation profonde dans la perception de ce que le rock peut etre. Led Zeppelin venait de publier ses deux premiers albums et avait redefinit les limites du possible en termes de puissance et de lourdeur sonore. Black Sabbath allait sortir son premier album en fevrier 1970, codifiant une esthetique du heavy metal qui allait dominer la decennie. Deep Purple etait en train de se reinventer avec Mark II et ses compositions de hard rock definitives. Dans ce contexte d’effervescence et de competition, Cactus choisit une approche differente : plutot que d’inventer quelque chose de nouveau, ils vont chercher dans le blues americain authentique les elements d’une puissance qui ne doit rien a l’artifice ou a la technique moderne. Leur lourdeur vient de la tradition, pas de la technologie. Elle vient du shuffle du Mississippi, du boogie de Chicago, des chanteurs de prison et des musiciens de juke-joint qui ont pose les bases de toute la musique amplifiee du XXe siecle.

Jim McCarty, le guitariste dont le nom preterait a confusion avec le batteur des Yardbirds du meme nom, apporte a Cactus un son de guitare qui combines les influences du blues electrique americain avec une rudesse particuliere qui n’appartient qu’a lui. Sa facon de jouer les riffs, avec une attaque et un timing qui font penser a un outil plutot qu’a un instrument de musique dans le meilleur sens du terme, est complementaire de la lourdeur rythmique de Bogert et Appice. Rusty Day, le chanteur et harmoniciste, complete le tableau avec une voix capable de tout aussi bien murmurer que rugir, une flexibilite vocale qui donne a la musique de Cactus une dimension humaine qui evite le piege du hard rock purement mecanique. L’album de debut de Cactus reste l’un des documents les plus honnetes de ce qu’etait le heavy blues americain en 1970.

« Cactus etait le groupe le plus lourd d’Amerique en 1970. Tim Bogert jouait la basse comme un marteau-piqueur. On n’avait jamais rien entendu de pareil. » (Ozzy Osbourne)

La note des passionnés

4,0 /5

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