1972 Album

Jeff Beck Group

par Jeff BECK

4,0
Sortie 1972
Artiste Jeff BECK
Genres blues rock · hard rock

Jeff Beck, 1972. L’homme vient de renaître une deuxième fois. La première incarnation du Jeff Beck Group, celle avec Rod Stewart au chant et Ron Wood à la basse, avait pris fin en 1970, quelques semaines avant de jouer à Woodstock, sur un simple coup de tête de Beck. Cette disparition au bord de la gloire était typique de l’homme : un perfectionniste imprévisible, incapable de rester dans une situation confortable quand l’inconfort créatif lui semblait plus honnête.

La nouvelle version du Jeff Beck Group est une création différente. Bobby Tench prend le micro, une voix plus rugueuse et plus soul que celle de Stewart. Clive Chaman tient la basse, Max Middleton apporte une dimension clavier que le premier groupe n’avait pas. Et Cozy Powell s’installe derrière les fûts : Powell qui deviendra l’un des grands batteurs du hard rock britannique, dont le jeu possède cette qualité rare d’être à la fois massif et précis, une massivité précise comme un coup de poing bien placé.

Steve Cropper est aux commandes de la production. Le choix est révélateur de l’intention : Cropper est le guitariste et producteur de Stax Records, l’homme qui a fabriqué le son de Wilson Pickett, d’Otis Redding, de Sam and Dave. Il sait ce qu’est le groove. Il sait comment enregistrer une formation rock de facon à ce que le bas du spectre soit physiquement présent, que la basse et la batterie ne soient pas juste entendues mais ressenties. Cette connaissance transforme « Jeff Beck Group » en quelque chose de plus funky, de plus ancré dans le corps que le premier groupe.

« Going Down » est le morceau le plus puissant de l’album. C’est une composition de Don Nix, enregistrée aussi par Freddie King la même année, et Beck la prend à bras le corps. Son jeu de guitare sur ce morceau est parmi ce qu’il a fait de mieux : fluide sans être propre, agressif sans être brutal, avec ces inflexions blues qui montrent combien Muddy Waters et Buddy Guy ont formé ses doigts bien avant que les amplis Marshall entrent dans sa vie.

Jeff Beck a toujours entretenu une relation particulière avec les chanteurs. Il en a besoin, il en cherche de bons, mais il finit toujours par les dépasser ou par laisser le groupe se dissoudre. Bobby Tench n’a pas la stature de Rod Stewart, moins charismatique en scène, moins immédiatement reconnaissable à l’oreille. Mais il chante avec une honnêteté directe qui convient au matériau plus soul et plus heavy que propose ce second groupe.

Max Middleton aux claviers est une révélation. La dimension harmonique qu’il apporte aux arrangements permet à Beck de jouer différemment : moins besoin de remplir l’espace harmonique lui-même, il peut se concentrer sur la texture, la couleur, la dynamique. Les duos entre la guitare de Beck et les claviers de Middleton sur plusieurs morceaux de l’album anticipent le jazz-rock que Beck explorera plus tard dans sa carrière, notamment sur « Blow by Blow » en 1975.

L’album n’a pas eu le succès commercial qu’il méritait, en partie parce que Epic Records ne savait pas trop comment le positionner. Trop blues pour le hard rock. Pas assez pop pour les radios mainstream. Trop funk pour le public de rock classique. Jeff Beck se retrouvait une fois de plus dans l’espace inconfortable d’un artiste dont la vision musicale précède les catégories disponibles pour la décrire.

La tournée américaine qui suivit la sortie de l’album fut mouvementée. Beck et Bogert et Appice (Tim Bogert et Carmine Appice, qui allaient former le prochain groupe de Beck) se croisaient sur les routes américaines. La chimie entre ces musiciens était évidente à quiconque les voyait jouer ensemble lors de jams improvisés dans les loges ou après les concerts. Ce n’était qu’une question de temps avant que Beck dissolve une nouvelle fois son groupe pour former quelque chose de nouveau.

En perspective, cet album de 1972 apparaît comme un moment de transition dans la longue conversation que Jeff Beck entretient avec lui-même sur ce qu’il veut être musicalement. Entre l’époque Rod Stewart (hard rock et soul brûlant) et l’époque « Blow by Blow » (jazz fusion sans chanteur), il y a cette formation hybride, cette tentative de réconcilier le groove soul avec la puissance rock, le tout filtré par le talent unique d’un guitariste incapable de jouer une note sans qu’on l’entende immédiatement comme du Jeff Beck.

Jeff Beck est mort en janvier 2023, à soixante-dix-huit ans, laissant une discographie qui couvre plus de cinquante ans de musique populaire et qui a influencé pratiquement chaque guitariste né après 1960. Cet album de 1972, souvent oublié dans l’ombre de « Truth » et de « Blow by Blow », mérite d’être réentendu pour ce qu’il est : une etape essentielle dans le parcours d’un génie qui n’a jamais fait deux fois la même chose.

Sur X : @JeffBeckMusic

La note des passionnés

4,0 /5

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