You Had It Coming, JEFF BECK (2001) : le maitre branche la six-cordes sur le futur
A un age ou la plupart des guitar heros de sa generation se contentent de rejouer leurs vieux tubes, Jeff Beck, lui, regarde droit devant. Paru chez Epic au tournant de l’an 2000, You Had It Coming confirme la mue electronique entamee deux ans plus tot avec Who Else. L’ancien des Yardbirds, celui que tous les guitaristes du monde considerent comme leur maître, marie ici sa six-cordes legendaire aux textures du drum and bass et des programmations machine. A soixante ans bientot, Beck reste l’aventurier qu’il a toujours ete.
Le guitariste des guitaristes
Rappelons qui est Jeff Beck. Successeur d’Eric Clapton chez les Yardbirds au milieu des annees 60, il a tout traverse : le blues-rock, le hard, la fusion jazz-rock la plus echevelee. Refusant obstinement les sentiers battus, il s’est forge une reputation de musicien intransigeant, peu interesse par le succes commercial, obsede par le son et l’expression pure. Beck ne chante pas, ou si peu : c’est sa guitare qui parle, qui pleure, qui hurle, avec une expressivite vocale unique obtenue au vibrato et au volume.
Le virage electronique
Produit par Andy Wright, You Had It Coming pousse plus loin l’experience amorcee avec son predecesseur. Beck s’entoure de programmeurs et plonge sa guitare dans un bain de rythmiques electroniques, de breakbeats et de textures synthetiques. Le resultat est court, dense, parfois abrasif, toujours surprenant. La ou d’autres auraient pu sombrer dans le gadget, Beck garde le cap : la machine est au service de la guitare, et non l’inverse. Chaque morceau est un terrain d’experimentation, une recherche de sensations neuves.
Dirty Mind, le Grammy
Le sommet du disque s’appelle « Dirty Mind », qui vaudra a Beck un Grammy du meilleur instrumental rock, enieme recompense d’une carriere couverte de lauriers. La chanteuse Imogen Heap, future star de l’electro-pop, y prete sa voix. Ce titre incarne parfaitement la formule de l’album : un riff mordant, une production futuriste, une energie nerveuse. Beck y demontre qu’on peut etre une legende vivante et continuer a sonner comme personne, a contre-courant des modes.
Nadia, la merveille
L’autre joyau, c’est « Nadia ». Beck y reprend une composition du musicien britannique Nitin Sawhney, originellement chantee par Swati Natekar. La prouesse est stupefiante : Beck rejoue a la guitare la ligne vocale aux inflexions indiennes, epousant chaque micro-intervalle, chaque ornement, avec une precision et une emotion qui laissent sans voix. C’est l’un des plus beaux exemples de sa capacite a faire chanter sa guitare comme une voix humaine. Un sommet de musicalite pure, qui transcende le simple exercice technique.
Le blues n’est jamais loin
Malgre l’attirail electronique, Beck n’oublie pas ses racines. « Rollin and Tumblin », vieux standard du blues associe a Muddy Waters, est revisite avec Imogen Heap au chant, prouvant que le futurisme du disque n’efface pas la memoire du passe. Cette tension entre tradition et modernite traverse tout You Had It Coming : Beck regarde vers l’avenir sans renier d’ou il vient. Le blues reste le socle, l’electronique n’est qu’un nouveau costume pour une eternelle quete d’expression.
Une technique sans pareille
Ce qui rend Jeff Beck unique, et particulierement audible sur You Had It Coming, c’est sa technique de jeu absolument singuliere. Beck a depuis longtemps abandonne le mediator pour jouer aux doigts, pincant les cordes a main nue, ce qui lui donne une palette de nuances et une expressivite hors du commun. Sa maîtrise du levier de vibrato, ou whammy bar, et du bouton de volume lui permet de faire surgir des notes de nulle part, de les faire enfler, plier, gemir comme une voix humaine. Sur ce disque, cette technique se marie de maniere saisissante aux textures electroniques : la guitare semble flotter au-dessus des rythmiques machines, organique au milieu du synthetique. C’est precisement cette tension qui fait le sel de l’album, ce dialogue entre la chair des doigts de Beck et la froideur calculee des programmations. Aucun autre guitariste ne sonne comme lui, et c’est ce qui justifie l’admiration sans bornes que lui vouent ses pairs, de Jimmy Page a Eddie Van Halen. You Had It Coming est moins un disque d’electronique qu’un disque de Jeff Beck qui se sert de l’electronique. La difference est capitale.
L’eternel chercheur
Reecoutez You Had It Coming et admirez le tour de force : un homme qui aurait pu se reposer sur sa legende choisit au contraire de se confronter aux sons de son temps, de defier les jeunes producteurs sur leur propre terrain. Le disque n’a peut-etre pas le statut de ses classiques des annees 70, mais il temoigne d’une integrite artistique rare. Jeff Beck n’a jamais cesse de chercher, de douter, d’experimenter, jusqu’a sa disparition. Voila pourquoi les guitaristes du monde entier s’inclinent devant lui : non pour ce qu’il a fait, mais pour cette inlassable faim de nouveau. Le maître ne se repete jamais.
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