George « Buddy » Guy est ne le 30 juillet 1936 a Lettsworth, en Louisiane. En 2005, lorsque sort Bring ‘Em In, il a soixante-neuf ans et quelques decennies de blues dans les doigts. La plupart des artistes de sa generation ont depuis longtemps soit abandonne la scene, soit reduit leur activite a quelques apparitions nostalgiques devant des publics d’inconditionnels. Pas Buddy Guy. Il joue toujours comme si c’etait la derniere nuit, avec une intensite qui ferait honte a des guitaristes deux fois plus jeunes que lui. Bring ‘Em In, sorti sur Silvertone Records, est un album de collaborations, une fete ou Buddy Guy invite des amis musiciens a partager sa musique. C’est une formule qui aurait pu sembler paresseuse, convenue, un de ces albums de veterans qui s’entourent de noms connus pour booster les ventes. Mais Buddy Guy n’est pas le genre d’homme a faire les choses a moitie. Chaque collaboration sonne comme une conversation veritable entre musiciens qui se respectent, et sa guitare reste le fil rouge d’un album ancre dans la plus grande tradition du blues de Chicago.
De la Louisiane a Chicago : la formation d’une legende
L’histoire de Buddy Guy est celle d’une migration et d’une transformation. Eleve dans les champs de coton de la Louisiane rurale, il apprend la guitare en ecoutant les disques de Muddy Waters, Lightnin’ Hopkins et John Lee Hooker. Sa technique, autodidacte et absolument originale, combine la tradition du Delta blues avec une agressivite electrique qui prefigure ce que le rock fera avec la guitare une decennie plus tard. En 1957, il monte a Chicago, la mecque du blues electrique. La, il rencontre Muddy Waters, qui le prend sous son aile, et commence a jouer dans les clubs de la Southside, ce quartier noir ou le blues electrique s’est invente dans les annees 1940 sous l’impulsion de Chess Records. Il devient rapidement l’un des guitaristes les plus respectes de la scene locale, connu pour des solos demenants et une presence scenique qui laisse les salles en etat de choc. Mais la reconnaissance internationale tarde. Paradoxalement, c’est quand des groupes britanniques blancs viennent a Chicago dans les annees 1960 qu’ils « decouvrent » Buddy Guy que le monde commence a comprendre ce qu’il avait toujours su.
L’influence sur Hendrix, Clapton et Page : la mesure d’une legende
Il n’est pas exagere de dire que sans Buddy Guy, l’histoire du rock n’aurait pas ete la meme. Jimi Hendrix, qui le cite regulierement comme l’une de ses influences capitales, a souvent reconnu avoir adopte ses techniques de feedback et de jeu derriere le dos de la guitare. Eric Clapton, qui dira plus tard que Guy etait « le meilleur guitariste vivant », a construit une partie de son vocabulaire expressif en ecoutant les disques Columbia de Guy des annees 1960. Jimmy Page, fondateur de Led Zeppelin, connait par coeur les enregistrements de Buddy Guy pour Chess Records et y puise liberalement. Cette influence triangulaire sur les trois plus grands guitaristes du rock classique britannique suffit a mesurer l’importance historique de Buddy Guy. Il est l’un des maillons invisibles de la grande chaine qui relie le Mississippi a Woodstock, la Louisiane aux stades de rock des annees 1970. Bring ‘Em In est la continuation naturelle de cette genealogie.
Le blues de Chicago : une architecture sonore inimitable
Le blues de Chicago est un genre a part entiere, distinct du Delta blues acoustique qui l’a precede et du Texas blues plus flamboyant. Il se caracterise par une electricite affirmee, un format de groupe avec basse, batterie, harmonica et deux guitares, et une sophistication harmonique qui emprunte autant au jazz qu’au gospel. Buddy Guy a toujours incarne ce son tout en le repoussant vers des territoires plus libres, plus impredictibles. Sur Bring ‘Em In, il reste fidele a cette architecture tout en la laissant respirer, lui donnant de l’espace pour accueillir ses invites et pour raconter ses histoires.
Un testament vivant du blues americain
A soixante-neuf ans, Buddy Guy n’enregistre pas pour l’immortalite : il enregistre pour partager, pour maintenir vivante une tradition qui risque de disparaitre avec sa generation. Bring ‘Em In est un album de passation, ou un maitre convoque ses pairs et ses heritiers pour jouer ensemble une musique qui vient de loin et qui doit continuer. Silvertone Records, son label depuis le debut des annees 1990, lui accorde la liberte artistique necessaire pour realiser ce projet avec integrite. La production respecte l’espace des instruments, laisse la guitare de Guy faire ce qu’elle fait de mieux : chanter, pleurer, crier, raconter. Il existe peu d’artistes vivants dont chaque nouvelle note est a ce point chargee d’histoire. Buddy Guy est l’un d’eux. Chaque album qu’il sort est un cadeau qui resiste au temps. Le blues est un art de la repetition et de la variation, de la douleur transformee en beaute, du cri devenu melodie. Buddy Guy incarne cette alchimie mieux que quiconque de sa generation. Ecouter Bring ‘Em In en 2005, c’est entendre soixante-neuf ans de vie traverser les cordes d’une guitare electrique et sortir de l’autre cote, intact et brulant.
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