2006 Album

Otis Rush & Friends: Live At Montreux 1986

par Otis RUSH

4,0
Sortie 2006
Artiste Otis RUSH
Genres blues

Otis Rush : Live At Montreux 1986 (2006)

Il y a des concerts qui appartiennent a l’eternite du blues, des nuits ou tout s’aligne : le musicien au sommet de sa forme, le public pret a recevoir, la magie particuliere d’un lieu et d’un moment qui se combinent pour produire quelque chose d’irreproductible. La nuit du 12 juillet 1986 ou Otis Rush montait sur la scene de Montreux pour y defier les dieux du blues appartient indubitablement a cette categorie. Vingt ans plus tard, l’enregistrement de ce concert sortait officiellement en 2006, offrant enfin au grand public une trace permanente de ce qui s’etait passe ce soir-la en Suisse.

Otis Rush : l’architect du West Side Sound

Pour comprendre ce que signifie Otis Rush dans l’histoire du blues, il faut faire un petit voyage dans le Chicago des annees cinquante. Rush arrive dans la ville en provenance du Mississippi en 1949, comme des milliers d’autres Noirs du Sud qui cherchaient dans les usines et les clubs du Nord un avenir different de celui que la segregation leur reservait. Il s’installe dans le South Side, ce quartier qui avait deja produit Muddy Waters, Little Walter et Howlin’ Wolf, les geants du Chicago blues electrique.

Mais Rush va contribuer a inventer quelque chose de distinct : le West Side Sound, qui se developpera sur les scenes de Madison Street et de ses environs. Par rapport au Delta blues electrifie du South Side, le West Side Sound est plus melodique, plus expressive, moins brut. Rush joue en gaucher sur une guitare droite retournee (sans rechanger le cordage), ce qui lui donne une approche instrumentale unique, une maniere particuliere d’attaquer les cordes et de produire des bends et des vibratos reconnaissables entre mille.

Les annees Cobra et le son fondateur

C’est en 1956, chez Cobra Records, que Rush enregistre ses premiers singles fondateurs. « I Can’t Quit You Baby » (repris plus tard par Led Zeppelin sur leur premier album, hommage direct et explicite) devient un classique instantane. « Double Trouble » definit un autre standard. Ces enregistrements de la fin des annees cinquante posent les bases d’un style que les guitaristes blancs britanniques vont devorer avec avidite quelques annees plus tard.

Eric Clapton, Peter Green, Mike Bloomfield : tous ont cite Otis Rush comme influence determinante. Clapton a dit de « All Your Love (I Miss Loving) » qu’il s’agissait de la chanson de blues la plus parfaite qu’il ait jamais entendue. Ce n’est pas une flatterie vide : c’est une reconnaissance factuelle de la dette que le rock britannique des annees soixante doit au blues de Chicago, et particulierement au West Side Sound que Rush avait aide a definir.

Montreux 1986 : une nuit de legende

En 1986, quand Rush monte sur la scene de Montreux, il a cinquante et un ans et une carriere derriere lui qui a connu des sommets et des creux. Le marche du blues pur n’a jamais ete celui des grandes fortunes, et Rush a parfois lutte pour maintenir sa carriere a flot entre les periodes de reconnaissance critique et les moments de relative invisibilite commerciale. Montreux est un de ces festivals qui savent recevoir les grands artistes du blues avec le respect qu’ils meritent.

Ce qui frappe immediatement dans cet enregistrement, c’est la puissance de la presence scenique de Rush. Il y a des musiciens qui sont bons en studio et qui perdent quelque chose en live. Rush est l’inverse : le concert est son element naturel, le moment ou toute la retenue technique se transforme en quelque chose de visceral et de direct. Sa guitare chante, hurle, pleure avec une liberte totale qui fait que chaque solo semble etre une conversation avec quelque chose qui depasse la simple technique.

Le groupe et la dynamique collective

Le « Friends » du titre n’est pas qu’une formule de modestie. Rush est entoure ce soir-la de musiciens qui connaissent le repertoire, qui savent comment soutenir ce style sans l’etouffer, qui comprennent que leur role est de creer l’espace ou la guitare de Rush peut s’exprimer pleinement. La section rythmique est solide, le clavierlisse, les choeurs bien places. C’est le genre d’accompagnement qui sait se faire oublier quand il le faut et se faire entendre quand c’est necessaire.

Le setlist couvre les grandes periodes de la carriere de Rush, des classiques Cobra aux compositions plus recentes, et donne une vision panoramique de ce que cet artiste a apporte a la forme blues. Entendre « I Can’t Quit You Baby » dans ce contexte live de 1986, avec le public de Montreux qui repond a chaque tension et relachement de la guitare, c’est comprendre pourquoi cette musique a traverse les decennies avec son pouvoir intact.

La publication en 2006 et son importance

Que cet enregistrement ait attendu vingt ans avant d’etre publie officiellement est a la fois frustrant et comprehensible. Les archives de concerts blues de cette periode sont nombreuses et les ayants droit negocient longtemps avant que les sorties se concretisent. La parution en 2006 permet a une nouvelle generation de decouvrir Rush dans son element, loin des productions studio parfois trop polies, dans la chaleur imparfaite et vivante d’un concert qui existait d’abord pour les gens presents ce soir-la.

Rush continuera a jouer jusqu’a ce qu’un AVC en 2003 limite partiellement ses capacites. Mais ces annees quatre-vingt representent un artiste dans la pleine puissance de son expression, ayant integre toutes ses influences, ayant forge son style definitif, offrant a Montreux ce que seuls les grands bluesmen savent offrir : la verite nue d’une vie transformee en musique.

La note des passionnés

4,0 /5

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