Gerard Manset : Obok (2006)
Il y a dans la chanson francaise un fantome lumineux qui hante les bacs depuis les annees soixante sans jamais vraiment se laisser saisir. Gerard Manset, artiste reclus, enigmatique, peu prodigue en interviews et en apparitions publiques, incarne cette figure singuliere du createur qui refuse les compromis de la visibilite mediatique au profit d’une oeuvre construite dans la duree et la coherence interieure. « Obok », sorti en 2006, est l’une de ces preuves supplementaires que Manset reste, annee apres annee, l’un des observateurs les plus penetrants de ce que les humains font de leur passage sur cette terre.
Obok : un nom, un lieu, une metaphore
Obok est un village de Djibouti, ancien comptoir colonial francais sur la cote de la mer Rouge, porte d’entree vers l’Afrique de l’Est et la peninsule arabique. Ce choix geographique pour titre d’album n’est pas anodin chez Manset, qui a toujours entretenu une relation particuliere avec les confins du monde, les marges de la carte, les endroits ou la civilisation occidentale effleure d’autres realites sans vraiment les comprendre. Obok evoque le voyage, oui, mais surtout cette qualite particuliere du voyage interieur qui se nourrit de l’eloignement geographique pour mieux revenir a l’essentiel.
Manset n’est pas un touriste. Ses references geographiques et culturelles sont toujours vecues, ressenties, digereespendant de longs mois de meditation solitaire avant d’etre transformees en chansons. C’est cette qualite de maturation lente qui donne a ses textes cette densite particuliere, cette impression que chaque mot a ete soigneusement choisi parmi des dizaines de candidats possibles avant d’occuper sa place definitive.
L’homme qui refuse la lumiere
Pour comprendre « Obok », il faut d’abord comprendre Manset. Depuis ses debuts dans les annees soixante avec « Manset » en 1968, depuis le chef-d’oeuvre absolu « Y’a une route » en 1975, depuis « Il voyage en solitaire » qui reste l’une des plus belles chansons de la langue francaise, l’artiste a toujours refuse les regles du jeu promotionnel. Pas de tournees regulieres, peu d’interviews accordees, apparitions publiques rarissimes. Cette discretion voulue n’est pas de la timidite : c’est une posture artistique coherente, le refus de se laisser consumer par la machine mediatique au detriment de la creation.
En 2006, quand « Obok » sort, Manset a soixante ans. Il a traverse plusieurs decennies de musique francaise en restant etrangement hors du temps, insensible aux modes, aux tendances, aux injonctions du marche. Ses albums arrivent quand ils doivent arriver, avec la regularite imprevue d’un phenomene naturel plutot qu’avec la ponctualite calculee d’une strategie commerciale.
La musique comme cartographie interieure
Musicalement, « Obok » s’inscrit dans la continuite de ce que Manset a construit depuis des decennies. Des orchestrations soignees, des arrangements qui n’ecrasent jamais la voix et le texte, cette capacite unique a creer des paysages sonores qui semblent a la fois tres situes geographiquement et profondement universels dans ce qu’ils evoquent emotionnellement. La voix de Manset, grave, posee, avec cette diction particuliere qui fait qu’on reconnait instantanement un texte qu’il chante, reste le vehicule premier d’une pensee musicale profondement singuliere.
Les themes traversent l’album avec la constance des preoccupations de toute une vie creative : le temps, le voyage, la solitude choisie, la relation de l’homme aux grands espaces, la question de ce que nous cherchons vraiment quand nous cherchons a nous eloigner. Manset n’offre pas de reponses faciles, ne propose pas de consolations bon marche. Il pose des questions avec la patience d’un philosophe qui sait que les vraies questions ne trouvent pas de reponses definitives.
Le contexte de 2006
En 2006, la chanson francaise traversait une periode de mutation. Les formats courts des plateformes numeriques commencaient a transformer les habitudes d’ecoute, les albums conceptuels et les oeuvres de longue haleine semblaient de plus en plus anachroniques dans un monde qui allait vers la consommation fragmentee. Manset, comme a son habitude, s’en moquait completement. « Obok » demandait une ecoute attentive, complete, le genre d’ecoute que les disques vinyles imposaient par leur nature physique et que le MP3 rendait de plus en plus optionnelle.
Cette resistance a l’air du temps n’avait rien d’une posture nostalgique ou d’un refus technophobe. C’etait simplement la confirmation que Manset a toujours cree pour un public specifique, un public qui lui est fidele depuis des decennies precisement parce qu’il ne cherche pas a plaire a tout prix. Ce public-la ne se mesure pas en streams ou en singles classes, il se mesure en fidélite profonde, en albums ecoutes cent fois, en textes appris par coeur.
Un nom qui impose le respect
Dans le milieu de la chanson francaise, dire « Manset » suffit. Pas besoin de prenom, pas besoin de contexte supplementaire. Les chanteurs qui l’ont admire, cite, place comme reference sont legion, de Bertrand Cantat qui lui rend hommage a ceux de la generation suivante qui decouvrent son oeuvre avec l’emotion de quelqu’un qui trouve un tresor cache. Cette reconnaissance confraternelle est souvent plus precise et plus significative que les ventes ou les prix.
« Obok » s’ajoute donc a une discographie deja considerable, une oeuvre qui forme un tout coherent, une cartographie sonore et poetique de l’existence humaine. Album de voyage interieur, album de questions posees sans arrogance et sans fausse humilite, « Obok » confirme que Manset reste l’un des artistes les plus necessaires, les plus irreplacables de la creation francophone. Les fantomes lumineux ont cette caracteristique : ils ne disparaissent jamais vraiment, ils continuent de hanter les consciences longtemps apres que les modes les ont oublies.
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