Bashung, trente-deux balais et la dernière cartouche
Imaginez le tableau. 1979. Un grand échalas alsacien qui traîne sa carcasse dans le rock français depuis plus de dix ans sans que personne, absolument personne, ne lève le petit doigt. Des singles qui se ramassent, un premier album (« Roman photos », 1977) qui passe à la trappe, et une maison de disques, Philips, qui commence sérieusement à regarder sa montre. Alain Claude Baschung, dit Bashung, a trente-deux ans et l’odeur du dernier wagon dans les narines. Lui-même a souvent présenté « Roulette russe » comme son disque de la dernière chance. Le titre, franchement, ne pouvait pas mieux tomber : une balle dans le barillet, le canon sur la tempe, et on appuie. Spoiler pour ceux du fond : le coup est parti dans le bon sens.
Parce que voilà le miracle. Cet album sorti en 1979 dans l’indifférence polie va devenir, deux ans plus tard, la rampe de lancement d’un des plus grands de la chanson française. Le genre de retournement de situation qui ferait passer un scénario hollywoodien pour du documentaire. Bashung, l’éternel deuxième couteau, le mec resté planqué dans l’ombre pendant que les autres paradaient, allait soudain bouffer toute la lumière. Et tout ça à cause d’une certaine Gaby.
« Gaby oh Gaby », la bombe à retardement
Soyons clairs : « Roulette russe » en version 1979, ça ne fait pas encore un carton. L’histoire est plus tordue, et c’est ce qui la rend délicieuse. Le premier single tiré du disque, c’est « Je fume pour oublier que tu bois », un titre au refrain imparable mais qui ne casse pas trois pattes à un canard côté ventes. Puis, fin 1980, sort un 45 tours qui va tout faire exploser : « Gaby oh Gaby ». Carton. Numéro un en France. L’album est alors réédité en octobre 1980 pour caser la bête à l’intérieur, et hop, on repart pour un tour. Malin.
Ce qui frappe avec « Gaby », c’est l’objet musical lui-même. Un truc bancal, syncopé, avec ce groove rock qui claudique exprès et ce phrasé que Bashung mâchouille comme un chewing-gum. Les paroles, signées Boris Bergman (on y revient, c’est capital), balancent des images qui ne veulent rien dire et qui pourtant disent tout : « Gaby oh Gaby » qu’on chante à tue-tête sans rien comprendre, et qui s’incruste pour la vie. C’est exactement ça, le génie pop.
Le clip d’époque, façon Barclay 1980, a ce charme suranné des images de l’époque où la France découvrait enfin la gueule de ce type. Et quelle gueule. Le regard mi-clos, le sourire en coin, l’air de celui qui sait quelque chose que vous ignorez. Bashung n’a jamais eu besoin de hurler pour exister : il insinue, il marmonne, il vous embarque.
Boris Bergman, le faiseur de mots qui change tout
On ne dira jamais assez ce que ce disque doit à Boris Bergman. Le principe est limpide : Bashung compose les musiques, Bergman écrit (quasiment) tous les textes. Et quels textes. C’est là que naît la marque de fabrique du bonhomme : ce rock teinté de second degré, cet humour décalé, ces calembours qui dérapent, cette poésie de comptoir qui vous attrape par surprise. On est à des kilomètres de la variété guimauve qui sévissait à l’époque. Bashung et Bergman fabriquent un truc à part, un OVNI rock’n’roll qui parle français mais pense de travers.
Et puis il y a « Elsass Blues », la pépite intime du disque, où l’Alsacien Bashung lâche un peu de son enfance et de ses racines. La pochade côtoie l’émotion, le ricanement cache la mélancolie. C’est tout le paradoxe du personnage : derrière le rigolo qui balance des absurdités, il y a déjà un type d’une profondeur insondable. L’humour comme paravent, le blues comme fond de teint.
L’acte de naissance d’un géant
Avec le recul, « Roulette russe » ressemble à une matrice. Tout ce que Bashung va devenir est déjà là, en germe : la diction unique, le goût du mot qui dérape, le rock sale et élégant à la fois, cette manière de transformer le non-sens en évidence. L’album mettra des années à recevoir sa juste reconnaissance commerciale, décrochant son disque d’or en 1984, soit cinq ans après sa sortie. Cinq ans. Le temps que la France comprenne ce qui venait de lui passer sous le nez.
Ce qui se joue ici, ce n’est pas juste un tube et un disque sympa. C’est l’avènement d’un artiste qui allait, décennie après décennie, devenir intouchable : « Play Blessures », « Osez Joséphine », « Fantaisie militaire », « Bleu pétrole ». Une trajectoire de seigneur. Mais avant tout ça, avant les sommets, il y a eu ce moment précis où un type de trente-deux ans, dos au mur, a posé « Gaby oh Gaby » sur la platine du pays. Le moment où l’ombre est devenue lumière.
Alors si vous n’avez jamais vraiment écouté « Roulette russe », faites-vous une faveur. Posez l’aiguille sur le sillon, laissez Bergman vous embrouiller le cerveau et Bashung vous hypnotiser de sa voix d’outre-tombe goguenarde. Vous tenez là le coup d’envoi d’une des plus belles carrières de la chanson française rock. Une roulette russe, certes. Mais ce jour-là, le destin avait chargé le bon barillet.
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