Sortie 1974

Il y a peu d’albums dans l’histoire de la chanson française qui aient fait ce que « BBH 75 » a fait : créer un document live qui soit à la fois le témoignage d’une époque et une oeuvre musicale à part entière, capable de tenir debout des décennies après sa sortie. Cet album enregistré à Paris est considéré par beaucoup comme l’un des grands moments du rock français des années soixante-dix. Il dit ce que la musique populaire française était capable de faire quand elle cherchait sa propre voix plutôt que de regarder vers l’Angleterre ou l’Amérique.

Jacques Higelin avait commencé sa carrière comme acteur de théâtre dans les années soixante, avait travaillé avec Romain Bouteille et Coluche dans les premières versions du Café de la Gare, avait enregistré quelques disques qui n’avaient pas trouvé leur public, et puis quelque chose s’était mis en place. Une rencontre avec les musiciens brésiliens de la scène parisienne, notamment avec Areski Belkacem, et une façon de mélanger le rock, le jazz, les rythmes africains et la tradition de la chanson française qui n’appartenait à aucune case préexistante. Higelin avait trouvé son son, et son son était unique.

Sur scène, Higelin est un phénomène. Il chante, il danse, il improvise, il dialogue avec le public avec une intensité et une spontanéité qui transforment chaque concert en quelque chose qui dépasse la relation habituelle entre un artiste et ses spectateurs. Ceux qui l’ont vu à cette époque en parlent avec l’excitation de quelqu’un qui a assisté à quelque chose d’irremplaçable et d’irréductible à un simple enregistrement. L’album live capture une partie de cette énergie, mais seulement une partie : le reste appartient aux nuits parisiennes de 1975.

« Pars » est la chanson emblématique qui a ouvert les portes d’un public plus large à Higelin. C’est une chanson de liberté et de séparation, de lumière et de mélancolie mêlées, avec une mélodie qui porte à la fois l’urgence rock et la profondeur lyrique. En concert, Higelin ne chante jamais « Pars » de la même façon deux soirs de suite : il varie, il brode, il laisse la chanson respirer et évoluer selon l’humeur du moment. La version de l’album est l’une des façons possibles de la chanter, pas la version définitive.

L’orchestre qui accompagne Higelin est remarquable de diversité et de qualité. On y trouve des musiciens de jazz, des percussionnistes aux formations variées, des guitaristes de rock, un ensemble à cordes pour certains passages. Ce mélange fonctionne parce qu’il n’est pas artificiel : c’est la musique naturelle d’un artiste qui a grandi à une époque où les frontières entre les genres étaient moins rigides que les journalistes de rock ne voulaient bien l’admettre.

« Alertez les bébés » est le titre qui illustre le mieux ce que Higelin fait de la scène : une chanson qui commence comme une comptine et explose en énergie collective, qui rit et qui s’emballe en même temps, qui transforme la salle en participant actif plutôt qu’en spectateur passif. Sur l’album live, on entend le public répondre, on sent l’électricité dans la salle, on comprend que ce qui se passe est une fête collective et non un simple concert.

La place de Higelin dans la culture française des années soixante-dix est particulière. La France est alors en train de redéfinir son rapport à la musique populaire. Le rock, longtemps regardé avec méfiance par les intellectuels de gauche qui le voyaient comme un produit d’importation américaine, commence à produire des artistes qui lui donnent une identité spécifiquement française. Higelin est l’un d’eux : il n’imite pas les Anglais, il ne copie pas les Américains. Il fait quelque chose qui vient de lui, de ses références théâtrales, de sa formation parisienne, de sa curiosité pour toutes les musiques du monde.

La production de l’album garde la chaleur et l’énergie du live sans chercher à les polir ou à les domestiquer. On entend des variations de tempo, des moments où l’émotion prend le dessus sur la technique, des instants de pure spontanéité qui n’auraient pas leur place dans un enregistrement studio parfaitement contrôlé. Ces moments sont des qualités, pas des défauts. Ils disent que la musique est vivante et que la perfection technique n’est pas le seul critère de valeur d’un enregistrement.

« BBH 75 » est l’album qui a dit à la France qu’elle pouvait avoir son propre rock : pas comme copie de ce que faisaient les Anglais ou les Américains, mais comme quelque chose qui venait de ses propres traditions, de ses propres contradictions, de sa propre façon de vivre et de chanter. Jacques Higelin a été l’un des premiers à le comprendre et à le démontrer, et cet album reste la preuve vivante de cette découverte.

Ce qui distingue « BBH 75 » des autres albums live français de l’époque, c’est la façon dont il capture non seulement la performance musicale mais aussi la relation particulière entre Higelin et son public. On entend dans cet enregistrement une complicité rare, un jeu de questions et réponses entre l’artiste et la salle qui transforme le concert en conversation collective. Cette relation n’est pas le fruit du hasard : elle est le résultat de plusieurs années de présence scénique intensive, de tournées dans les petites salles, de concerts improvisés dans les cours d’immeubles et les espaces alternatifs. Higelin avait construit son public une personne à la fois, et « BBH 75 » est le document sonore de cette construction.

— Discographie —

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BBH 75