Histoire de Melody Nelson
par Serge GAINSBOURG
Serge Gainsbourg. Paris, 1971. L’album le plus beau et le plus accompli de Serge Gainsbourg. Une oeuvre de chambre en miniature, trente-cinq minutes de musique d’une perfection absolue, orchestree par Jean-Claude Vannier avec un genie qui n’a jamais ete surpasse dans la production musicale francaise. « L’Histoire de Melody Nelson » est un concert pour voix, basse electrique, cordes et poesie, un des disques les plus influences de toute la musique populaire europeenne, redecouvert et reveree par chaque nouvelle generation d’artistes depuis sa sortie.
Serge Gainsbourg, ne Lucien Ginsbourg a Paris en 1928 de parents juifs russes immigres, s’est construit une carriere en marge des voies conventionnelles du show-business francais. Chanteur, compositeur, auteur, realisateur, il avait travaille avec Brigitte Bardot, Juliette Greco, France Gall, Jane Birkin. Sa relation avec Birkin, rencontree sur le tournage du film « Je t’aime… moi non plus » en 1968, avait produit une collaboration artistique dont « Melody Nelson » est l’aboutissement le plus pur.
Jane Birkin interprete Melody Nelson avec cette voix anglaise particuliere, la fille de bonne famille britannique qui parle francais avec un accent charmant. Sa voix n’est pas une voix de chanteuse professionnelle au sens conventionnel : elle est directe, un peu nasal, avec quelque chose d’enfantin et d’authentique qui correspond parfaitement au personnage qu’elle incarne. Gainsbourg avait compris que Birkin pouvait jouer Melody Nelson comme une actrice joue un role, et le resultat est d’une justesse emotionnelle rare.
Jean-Claude Vannier a compose et arrange les orchestrations de l’album avec une maitrise qui lui vaut depuis une reverence comparable a celle dont beneficient les grands compositeurs classiques. Sa partition pour cordes, sa basse electrique qui groove, ses choeurs de voix feminines : tout cela cree un monde sonore d’une coherence et d’une beaute qui transforment chaque ecoute en experience complete. Vannier a trente ans quand il realise ces arrangements. C’est un prodige.
La trame narrative du disque suit une rencontre fortuite entre un homme et une jeune femme rousse aux cheveux de velours, dont l’histoire se termine dans la separaration et le deuil. Gainsbourg raconte cette histoire en sept chapitres musicaux d’une duree totale modeste, mais chaque seconde est habitee. La maquette du ballon de rugby, les effets Doppler de la Rolls-Royce, les chants du cargo Melanesien : les details sonores construisent un decor sonore aussi precis qu’un film de Truffaut.
« La Ballade de Melody Nelson » est le coeur de l’album, la declaration la plus directe de l’amour du narrateur pour Melody. Gainsbourg parle plus qu’il ne chante, avec cette diction particuliere qui est tout autant jeu d’acteur que performance vocale. La basse electrique pulsant sous sa voix crée un dialogue physique d’une intensite discrete mais indeniable.
Le disque a ete incompris a sa sortie. Les ventes etaient modestes. Peu de critiques francais ont saisi son importance. Ce n’est que dans les annees 1980 et surtout 1990, quand les musiciens de trip-hop de Bristol et les artistes de pop sophistiquee du monde entier ont commence a le citer, que sa place dans l’histoire musicale mondiale a ete pleinement reconnue. Portishead, Beck, Charlotte Gainsbourg : les hommages sont innombrables.
La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration



