Johnny Hallyday et la generation qui se perd
1966. Johnny Hallyday a vingt-trois ans et il est deja une institution. En France, c’est a la fois une benediction et un piege. Institution a vingt-trois ans, c’est le risque de petrifier ce qui devrait bouger. Mais La Generation perdue prouve que Johnny sait muer, qu’il suit les courants sans s’y noyer, qu’il peut incarner l’epoque sans la singer. L’album sort en mai 1966, et le titre lui-meme est une enigme : qui sont ces perdus ? Les adolescents francais qui dansent le twist depuis cinq ans ? Les blousons noirs qui ont fait peur aux bourgeois ? Ou bien Johnny lui-meme, toujours en train de chercher quelque chose qu’il n’a pas encore trouve ?
La chanson titre est une adaptation. En France, en 1966, adapter c’est le metier. On prend un succes anglo-saxon, on ecrit des paroles en francais, on le plaque sur la voix de Johnny. Sauf que Johnny, lui, fait autre chose avec ces adaptations. Il les habite. Sa voix roque, cette voix qui n’appartient qu’a lui, transforme le materiau emprunte en quelque chose de singulier. Quand il chante « La Generation perdue », on n’entend pas une copie. On entend un homme qui croit ce qu’il dit.

L’annee de tous les risques
En 1966, le rock francais cherche sa voie. Les Beatles ont tout change un an plus tot, les Rolling Stones ont mis le feu aux poudres, et la France regarde tout ca avec un melange d’enthousiasme et de retard chronique. Johnny est la courroie de transmission entre ce qui se passe a Londres et ce qui peut etre digere place de la Nation. Il joue ce role avec une energie que ses detracteurs peinent a reconnaitre : il n’est pas un simple passeur, il est un transformateur.
L’album produit par Lee Halloway contient une serie de titres qui temoignent de cette periode charniere. Les arrangements sont plus ambitieux que sur ses premiers disques, les cuivres sont la, les cordes pointent leur nez, et la production commence a chercher quelque chose qui ressemble a de la profondeur. Ce n’est pas encore le Johnny des grandes heures de Bercy ou de l’Olympia 1982, mais on entend deja l’homme qui allait traverser cinq decennies sans jamais vraiment vieillir.
La voix comme identite nationale
Il faut parler de la voix. On sous-estime la voix de Johnny Hallyday parce qu’on est tellement habitue a elle qu’on ne l’entend plus vraiment. Pourtant, c’est une voix hors du commun. Une voix qui a du grain, qui a de la terre dedans, qui a souffert avant meme que son proprietaire ait vraiment souffert. Gene Vincent l’a influence, Eddie Cochran aussi, mais a vingt-trois ans Johnny a deja digere ses influences et il chante comme personne d’autre. En France en tout cas.
La generation perdue du titre, c’est peut-etre aussi la generation de la guerre d’Algerie, qui vient de se terminer en 1962, les garcons qui sont rentres du bled avec des trucs dans la tete qu’ils ne savent pas comment nommer. Johnny ne parle pas de ca explicitement, mais sa musique les attrape au vol, ces gars-la, parce qu’elle est physique, elle est dans le corps, elle dit que danser c’est mieux que de rester assis a ruminer. C’est une fonction sociale que le rock n’roll remplit en France comme il l’a remplie aux Etats-Unis quelques annees plus tot.
Le paradoxe Johnny
Johnny Hallyday est un paradoxe ambulant et l’album de 1966 le montre bien. D’un cote, il est le jeune rebelle, celui qui fait hurler les filles a l’Olympia, celui dont les parents ont peur. De l’autre, il est deja en train de devenir une institution nationale, un monument qu’on commence a venerer avant qu’il ait vraiment construit son oeuvre la plus importante. Ce paradoxe va le nourrir pendant cinquante ans. Il va toujours etre un peu trop sage pour les vrais rebelles et un peu trop rebelle pour les gardiens de l’ordre.
Les musiciens qui l’entourent en 1966 sont des professionnels du circuit parisien, rompus aux sessions d’enregistrement, capables de jouer n’importe quel style sur commande. Ce n’est pas la revolution, mais c’est du solide. Et Johnny, au milieu de tout ca, impose sa marque par la seule force de sa presence vocale. Il peut chanter une chanson mediocre et la rendre passable. Il peut chanter une bonne chanson et la rendre memorable. C’est ca le don particulier de Hallyday : une alchimie entre la voix et la matiere qui fonctionne presque systematiquement.
Cinquante ans apres, quand Johnny est mort en decembre 2017, la France entiere s’est arretee. Des gens qui ne l’ecoutaient pas, qui le trouvaient ringard, qui auraient prefere ne jamais l’admettre, ont senti quelque chose. Parce que Johnny n’etait pas qu’un chanteur. Il etait un miroir dans lequel plusieurs generations avaient vu une version d’elles-memes. La Generation perdue de 1966 est l’un des premiers moments ou ce miroir prend sa forme definitive, ou on comprend que l’homme a la voix roque et au blouson de cuir n’est pas juste une mode qui va passer, mais quelque chose qui va durer.
Plus de Johnny HALLYDAY
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration




