Quatre petits mods de Stepney et leur premier album
Londres, 1966. Les Small Faces ont dix-neuf ou vingt ans, ils viennent tous des quartiers est de la ville, ils s’habillent mieux que n’importe quel groupe de leur generation et ils jouent un rhythm and blues britannique avec une precision et une ferveur qui ferait rougir la moitie de leurs contemporains. Steve Marriott chante comme un homme deux fois plus vieux que lui. Ronnie Lane joue de la basse avec une elegance qui n’appartient qu’a lui. Kenny Jones frappe sa batterie sans fioritures inutiles. Ian McLagan, arrivant en remplacement de Jimmy Winston a la fin 1965, apporte aux claviers une education musicale que les autres n’ont pas et une humeur de convive permanent.
Leur premier album, sorti en mai 1966 sur Decca, s’appelle simplement Small Faces. Pas de titre poetique, pas de concept, pas d’image elaboree. Juste leur nom et douze chansons qui disent ce qu’ils sont : des gamins du East End qui ont grandi avec la soul americaine dans les oreilles et qui essaient de faire la meme chose avec un accent de cockney.

La voix de Marriott, le probleme de Don Arden
Steve Marriott a une voix qui ne devrait pas exister chez un Anglais blanc de vingt ans. Rauque, chaude, capable de passer du murmure au cri en une fraction de seconde sans perdre le controle, elle doit enormement a Ray Charles et a Solomon Burke. Sur « What’cha Gonna Do About It », le single qui les avait lances en 1965, cette voix sonnait deja comme une promesse. Sur l’album, elle tient cette promesse a chaque titre.
Le probleme, c’est Don Arden. Le manager des Small Faces en 1966 est l’un des personnages les plus craints de l’industrie musicale britannique. Pere de Sharon qui epousera Ozzy Osbourne des annees plus tard, Don Arden gere ses artistes avec une fermete que ses detracteurs appelleraient autrement. Les Small Faces signent des contrats qu’ils ne comprennent pas, touchent de l’argent de poche pendant que leurs singles se vendent par centaines de milliers, et n’ont aucune visibilite sur leurs royalties. L’album est produit rapidement, dans des conditions ou le groupe n’a pas vraiment son mot a dire sur le repertoire ou les arrangements.
Et pourtant. L’energie est la, brute, directe, absolument sincere. « Sha-La-La-La-Lee » a ete ecrite par Kenny Lynch et Mort Shuman, deux professionnels du hit-making que le label a imposes au groupe. Ca se sent un peu dans la structure trop propre de la melodie. Mais Marriott la chante avec une telle conviction qu’on oublie la machinerie commerciale derriere.
Le mod britannique en son etat le plus pur
Le mouvement mod, celui des scooters Vespa, des costumes sur mesure de Carnaby Street, des nuits au Marquee Club a danser sur de la soul importee d’Amerique, trouve son expression musicale la plus accomplie dans quelques groupes : les Who cote fracas et pretention artistique, les Small Faces cote humanite et feeling authentique. La difference de taille entre Pete Townshend et Steve Marriott n’est pas seulement physique. Townshend theorise le mod, Marriott le vit.
Sur « You Need Loving », Marriott reprend « Whole Lotta Love » avant que Led Zeppelin ne l’invente. Ce n’est pas exactement ainsi que ca s’est passe : « You Need Loving » est une adaptation de « You Need Love » de Muddy Waters, la meme source que Plant et Page utiliseront pour « Whole Lotta Love ». Mais la ressemblance entre les deux versions est troublante, et Robert Plant a admis dans une interview avoir ete tres influence par la facon dont Marriott chantait ce genre de blues electrifie. La boucle entre le Delta du Mississippi, le East End londonien et le rock stadium des annees 1970 passe par ce disque de 1966.
« Runaway » de Del Shannon passe entre les mains des Small Faces et devient quelque chose de plus sombre et de plus urgent que l’original. « You Really Got a Hold on Me » de Smokey Robinson est traite avec un respect qui n’exclut pas la relecte de facon personnelle. Ce sont des gamins qui ont grandi en ecoutant ce repertoire a la radio dans des maisons ou il n’y avait pas beaucoup d’argent mais beaucoup de musique.
Small Faces first Album released May 1966. Re-issue still available. https://t.co/QciMNCBV8Q pic.twitter.com/3vDrPEdPZJ
— Small Faces Fan Club (@SmallFacesFans)
Ce qu’ils feront apres
Les Small Faces de 1966 ne sont pas encore le groupe d’Ogdens’ Nut Gone Flake, l’album conceptuel de 1968 qui reste leur chef-d’oeuvre absolu. L’annee 1966 est celle du groupe en etat de formation, cherchant sa voix collective, jouant encore le jeu du marche pop tout en posant les fondations de quelque chose de plus ambitieux.
Ronnie Lane ecrira des chansons de plus en plus subtiles et personnelles. Marriott finira par partir fonder Humble Pie avec Peter Frampton, cherchant un rock plus dur et plus americain que ce que lui permettait le cadre des Small Faces. Lane restera, recrutera Rod Stewart et Ron Wood pour former les Faces. Deux trajectoires paralleles, deux facon d’heriter de la meme chose.
Mais en 1966, tout ca est encore devant eux. Il y a juste quatre petits mods de Stepney et Bethnal Green, trop bien habilles pour le budget qu’ils ont, trop doues pour le label qui les exploite, et suffisamment en feu pour enregistrer un album de debut qui sonne comme une declaration de principes : le rhythm and blues appartient aussi aux gosses d’East London.
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